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Au coeur de la guerre en Syrie, le JRS au service de tous les civils

L’espoir est que d’autres villes assiégées soient à leur tour l’objet d’accords pour faire parvenir une aide d’urgence. Le service des jésuites pour les réfugiés (JRS) est implanté dans les villes principales de Syrie et vient en aide à toutes les populations, sans distinction.

Son responsable dans la région, le père Nawras Sammour est venu dans nos studios expliquer le travail de l’ONG. Un entretien réalisé par Olivier Bonnel pour Radio Vatican
Quelle est la nature de votre travail?
Depuis 2008, nous sommes présents en Syrie. À l’époque, notre travail était essentiellement avec les réfugiés irakiens. On avait de petits centres à Damas et à Alep. On travaillait pour le soutien psycho-social via des activités pour les enfants et pour un programme éducatif avec les irakiens. Et voilà qu’en 2011, les problèmes et la crise syrienne ont commencé.

La guerre en Syrie a éclaté. Actuellement, on est la région la plus grande en terme d’effectifs, de personnes bénévoles et du staff travaillant avec le JRS et en terme de services rendus , en terme du nombre de bénéficiaires. Et donc, on est actuellement présent à Alep, Homs et Damas. Il y a trois piliers principaux qui caractérisent notre travail.

  • Il y a d’abord le travail de soutien et d’assistance alimentaire et non-alimentaire d’urgence.

Là, on sert actuellement autour de 20.000 familles dans ces trois villes. Chaque famille a été visitée et par équipe, on établit une liste de besoins selon des critères. Si la famille est choisie, à ce moment-là, elle reçoit automatiquement tous les mois un panier alimentaire. Et puis, toujours dans le domaine du service d’urgence et d’assistance en ce qui concerne la nourriture, on a les cuisines de champ, ce qu’on appelle « field kitchen ». À Alep, on sert 18.000 repas chauds par jour, distribués dans les différents refuges. À Damas, on sert 5.500 repas chauds par jour.

  • Le deuxième pilier, c’est le travail de santé.

On a des centres et on reçoit les malades- seulement des civils-avec des ordonnances. On essaye de les aider pour leur procurer des médicaments, notamment pour les maladies chroniques. Puis, on essaye d’envoyer des gens dans des hôpitaux si besoin est, notamment pour l’accouchement des femmes.

  • Pour le troisième genre de services, on a tout ce qui est travail de support psycho-social, notamment pour les enfants.

On a des centres et là, on favorise plutôt une approche qui se développe via des activités. On aide les enfants à évacuer toute sorte d’énergie négative qu’ils ont subies via des activités comme la danse, le chant, la peinture, le théâtre, etc… Concernant ce troisième pilier, c’est l’objectif à court terme. Pour le long terme, une chose est commune pour tout le monde : tous les parents s’intéressent aux enfants. La première chose qu’ils disent quand ils ont faim : « Et les enfants ? ». Quand on gagne la confiance des enfants, on peut gagner la confiance des parents.
On travaille avec tout le monde en respectant les principes de neutralité, d’impartialité, de transparence, etc… Donc, la population, c’est 80% de musulmans de différentes communautés et 20% de chrétiens de différents communautés. En fait, les enfants vivent ensemble cette expérience avec différents arrière-fonds communautaires, ethniques, etc…et nous, on gagne la confiance des parents. Cela pourrait nous aider plus tard pour la réconciliation mais c’est vraiment un objectif à long terme.
Comment arrivez-vous à travailler dans cette polarisation de la Syrie ? Avez-vous des risques d’être manipulé d’un côté comme de l’autre ? Comment réussissez-vous à rester neutre et à vous occuper de tous les civils ?

Écoutez, on ne fait pas de compromis en ce qui concerne les principes fondamentaux, donc les gens nous respectent. C’est pourquoi en respectant, en nous respectant, en se respectant soi-même, on peut gagner la confiance de tout le monde. Je parle vraiment d’expérience. Là où on travaille, on est vraiment respecté par tout le monde. Actuellement, le travail que nous faisons se déroule à l’intérieur des endroits sous contrôle de l’État et on est respecté, on nous laisse travailler avec tout le monde, musulmans et chrétiens. Donc, on se respecte.

Est-ce qu’on peut quand même être optimiste sur une résolution, petit pas par petit pas, de cette crise syrienne qui a malheureusement l’air d’être interminable et d’une violence inouïe ?
Avec réalisme et en respectant les règles et la loi de la raison, on dirait qu’il n’y a pas d’issue, tout est bloqué. Or, je dirais que ce n’est pas chrétien. On espère, on doit garder l’espérance.
Concernant le rôle des grandes puissances, des puissances régionales, on sait qu’il y a toujours des agendas régionaux qui se plaquent sur la Syrie, des agendas régionaux et internationaux ! À un niveau macro, moi, je suis complètement perdu… Je ne vois pas comment les choses sont impliquées de cette manière : toutes les richesses qui existent dans la région, toutes les communautés différentes. Là, je suis complètement perdu. Déjà, à l’intérieur, avec mes compatriotes syriens, je suis perdu. Mais il y avait quand même des conflits qui étaient beaucoup plus importants, et où l’on a abouti à un accord de paix, à faire un projet en commun. Donc, pourquoi pas pour la Syrie ?
Les syriens y croient sincèrement, malgré toutes les ingérences ?
Actuellement, non, l’esprit est plutôt négatif et plutôt pessimiste.
Pour l’instant, c’est la survie au quotidien ?
Oui, c’est l’immédiateté. On vit justement le moment présent mais ce n’est pas dans le bon sens du terme, le présent comme une grâce. Non, c’est le moment présent comme une sorte de lassitude, comme une sorte de démotivation ,de frustration. Oui, le moment présent de survie.
Quel est le regard juste que les occidentaux doivent poser aujourd’hui sur la Syrie et les syriens? C’est vrai qu’on a parfois des clichés. Au début de la guerre, on a parlé des chrétiens qui étaient plutôt dans le camp d’Assad. On a vu que c’était parfois beaucoup plus compliqué.
Aujourd’hui, on parle de groupes terroristes djihadistes. On sait qu’ils existent mais cela ne représente évidemment pas toute l’opposition. Bref, comment vivez-vous toutes ces informations en Syrie ? Est-ce qu’il y a beaucoup de faux, de clichés, de désinformations ?

À mon avis, un danger à éviter, c’est une approche manichéenne du problème : avoir la Syrie divisée entre deux camps. Il y a d’un côté, le camp du bien, des bonnes personnes et de l’autre côté, il y a les mauvaises personnes. Et là, cela fonctionne actuellement en Syrie. Les parties en conflit se regardent de cette manière-là. On est les bons et les autres sont les mauvais, les méchants. À mon avis, c’est une approche complètement tordue. Les choses sont beaucoup plus compliquées. On a des bonnes personnes partout et on a des mauvais comportements de quelque uns, partout aussi. Cette approche manichéenne, c’est un danger. Si on essaye de la maintenir jusqu’au bout, on va arriver à un moment donné à un gagnant et un perdant , ce qui va être un désastre pour la Syrie. c’est une catastrophe ! Cela ne va faire que retarder le problème. Plus tard, il va y avoir un resurgissement de violence. Je ne sais pas quand : dans 20 ans, 30 ans, 40 ans… Ma manière de voir les choses c’est qu’on est tous perdants et qu’il faut l’accepter. C’est aussi une manière de dire qu’on est tous égaux. L’égalité de perdre parce qu’effectivement, actuellement en Syrie, tout le monde est perdant. On a tous perdu quelque chose ou quelqu’un, ce qui est plus grave ! Donc, ça serait bien si l’on bâtissait la Syrie sur ce principe parce qu’une bonne relation humaine, c’est déjà du gagnant-gagnant. C’est hélas actuellement impossible en Syrie. L’alternative, ce n’est pas “gagnant-perdant” parce que c’est dangereux. Allons dans la direction d’avoir une relation de “perdant-perdant ».
Il ne faut pas oublier que la Syrie, c’est avant tout une communauté de destins qui sera obligée de vivre ensemble, quel que soit l’issue?

Exactement, il ne faut jamais penser à une Syrie divisée, éclatée ou bien désintégrée. Non , la Syrie doit toujours rester inclusive pour tous les syriens . Une Syrie unie, c’est une belle mosaïque et c’est aussi une mosaïque riche !

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