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Chrétiens d’Orient : "le modèle de la protection est révolu", interview exclusive de M. Roland Dubertrand

Si la France, au nom de liens historiques qui l’unit aux Églises d’Orient, est attentive au sort de ces minorités, elle ne peut plus intervenir directement comme à d’autres époques. L’occupation américaine en Irak (2003-2011) a démontré les limites de l’interventionnisme.

 

Pour le diplomate, « nous sommes passés aujourd’hui de la  protection à l’accompagnement. La France ne demande plus un statut d’exception pour les chrétiens, mais une reconnaissance de leur citoyenneté dans le cadre de l’état de droit».

 

Hésitante en Tunisie, attentiste en Égypte, offensive en Libye, interrogative en Syrie (faut-il ou non armer la rébellion ?)…  Depuis le début des révolutions arabes en décembre 2010[1], on a parfois du mal à percevoir une politique cohérente de la France…

 

Roland Dubertrand – Personne ne s’attendait à ces bouleversements. Nous avons tous été surpris devant la soudaineté de ces « Printemps arabes »…  Très vite, cependant, la diplomatie française a réagi, optant résolument pour accompagner ces transitions en cours. Et soutenir ces aspirations à la démocratie, que nous partagions pleinement.

 

Vous parlez « d’accompagner », le terme « soutenir » vous paraît trop fort ?

 

Le temps de l’ingérence est révolu. Aujourd’hui ces pays sont indépendants et souverains. Tout en restant vigilants sur la question de la place des droits de l’homme dans ces révolutions, nous ne pouvons qu’accompagner ces mouvements, qui obéissent à une logique interne dans les pays considérés.

 

En Syrie, La France a tout de même dépassé le stade de « l’accompagnement ». En mars, le gouvernement français avait annoncé, avec les Britanniques, son intention de passer outre l’embargo sur les armes imposé par l’Union européenne, pour armer les rebelles en lutte contre le régime de Bachar al-Assad.

 

 

La position française sur la Syrie est toujours restée la même. Depuis le début des évènements en mars 2011, nous avons pleinement soutenu les aspirations de la population face à un régime violent et fermé. Pour notre diplomatie, ce soutien passe d’abord par l’unification politique de l’opposition. La solution en Syrie ne peut être, in fine, que politique. Nous en sommes persuadés.

 

Mais pourquoi avoir voulu armer l’opposition ?

 

Jusqu’ici, nous avons seulement soulevé la question au niveau de l’Union européenne, avec les Britanniques, après avoir fait le constat que le régime au pouvoir refusait de négocier. Or, le clan du président Bachar al-Assad est massivement armé par l’extérieur, tandis que l’opposition ne bénéficie que d’un soutien militaire limité. Tant que Bachar al-Assad sera en place, le massacre continuera. Le maintien du statu quo n’aboutira qu’à prolonger la crise, sera un facteur supplémentaire de déstabilisation du Moyen-Orient dans son ensemble et favorisera l’enracinement de groupes terroristes. Pour nous, je le répète, la négociation politique doit primer. Cette négociation suppose qu’il y ait un dialogue entre l’opposition et des éléments du régime qui ne sont pas impliqués dans les massacres. La seule façon de provoquer ce dialogue politique entre les deux parties est de donner un signal politique afin de faire pression sur le régime et le conduire à s’asseoir à la table des négociations. C’est pourquoi nous posons la question de la levée de l’embargo au bénéfice de la Coalition nationale syrienne.

Avec les Britanniques, nous avons interrogé nos partenaires européens : est-ce que la communauté internationale peut rester les bras croisés devant les atrocités quotidiennes ? Il faut que l’opposition démocratique ait les moyens de protéger les civils afin de mettre fin aux massacres quotidiens causés par les bombardements et pour ne pas laisser la place aux mouvements terroristes.

 

Perçus par les islamistes comme des partisans du président Bachar, les chrétiens syriens craignent d’être victimes de représailles. Ils s’inquiètent, non sans raison, que les extrémistes musulmans utilisent cet arsenal contre eux une fois le régime renversé

 

Beaucoup de chrétiens syriens craignent aujourd’hui l’arrivée des islamistes au pouvoir, c’est la raison pour laquelle ils semblent pencher du côté du régime. La peur commande leur attitude. Ils ne sont pas forcément pro Assad, ils redoutent seulement les représailles islamistes. Avec les communautés chrétiennes syriennes, nous essayons de maintenir un dialogue constant. Les autorités françaises ont des contacts réguliers avec les représentants des Églises de la région. Le Président de la République et le Ministre des Affaires Étrangères ont reçu, très récemment, le Patriarche maronite, le Cardinal Raï. Il y a quelques jours, j’ai moi-même reçu le Patriarche syriaque catholique. Les contacts sont également nombreux dans les pays concernés, par le biais de nos ambassades. Dans le cadre de ce dialogue, nous incitons nos interlocuteurs à la prudence, en leur recommandant de ne pas s’assimiler à des régimes contestés et que nous considérons condamnés à terme. Nous comprenons leur inquiétude, mais sommes convaincus qu’en Syrie comme ailleurs, les chrétiens doivent préparer l’avenir avec les autres composantes de la société pour bâtir une véritable démocratie. C’est d’ailleurs ce que nous disent les chrétiens syriens, car il y en a, qui sont engagés au sein de l’opposition démocratique au régime de Bachar al-Assad.

 

– Que fait le Quai d’Orsay pour les protéger, et pour que les musulmans ne les assimilent plus à des alliés de l’Occident et de l’Amérique ?

 

Des liens historiques unissent la France aux chrétiens d’Orient. Pour cette raison, notre diplomatie leur porte une attention toute  particulière. Mais si nous restons attentifs à leur situation, le modèle dit de la « protection » est révolu. Nous sommes sortis de cette logique du passé pour privilégier le temps de la citoyenneté. Aujourd’hui, c’est en exerçant une vigilance particulière sur le respect des libertés publiques, du droit des femmes et des hommes, de toutes les minorités, des principes de liberté de religion et de culte, que nous défendons les communautés chrétiennes d’Orient.

 

– La France n’a-t-elle plus les moyens de peser plus fortement sur les États, au sein desquels les minorités chrétiennes sont menacées ?

 

Nous considérons que les États sont les premiers responsables de la sécurité de leurs minorités. C’est aux gouvernements de faire respecter la loi, et les droits de chacun. Les violences interconfessionnelles consécutives à l’intervention militaire américaine en Irak en 2003 ont provoqué l’exil d’un grand nombre des chrétiens d’Irak et été vécues comme un traumatisme par les chrétiens d’Orient.

 

Tirons les leçons du passé, le temps du colonialisme est révolu. Aujourd’hui, nous ne demandons plus que les chrétiens aient un statut d’exception, mais nous agissons pour que leurs droits soient garantis, leur sécurité assurée, leur citoyenneté respectée, comme celle de tous les autres citoyens dans le cadre de l’état de droit. Au moment où les différents pays de la région élaborent leurs textes constitutionnels, ces principes sont au cœur du débat public et nous exerçons une veille sur leur respect.

 

– Vous pensez être entendu ! N’y-a-t-il pas des mesures plus efficaces à prendre devant des évènements aussi tragiques que l’attaque de la cathédrale syriaque catholique de Bagdad le 31 octobre 2010 (46 morts), ou le massacre de 29 coptes écrasés par les chars de l’armée égyptienne, le 4 octobre 2012, lors d’une manifestation dans le quartier de Maspero, au Caire ?

 

Dans ces cas particulièrement violents, il existe une diplomatie bilatérale, un dialogue d’État à État qui s’effectue dans la discrétion. Aujourd’hui, nous pouvons agir aussi au niveau de l’Union européenne avec nos 27 partenaires. En juin prochain, en principe, (NDLR, la date n’est pas encore fixée), le Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne devrait adopter des lignes directrices afin de faire respecter la liberté de religion ou de conviction. J’ajoute qu’en tant qu’État laïc, la France ne peut intervenir dans les affaires religieuses, mais elle défend la liberté de religion ou de conviction, partout dans le monde.

 

– Vous entretenez tout de même des liens réguliers avec le Vatican ou les institutions religieuses françaises !

 

Nous travaillons de concert mais sans empiéter sur nos domaines respectifs. Au quai d’Orsay, nous restons dans le cadre d’une diplomatie d’État, et réciproquement, l’Église agit dans son domaine. Nous collaborons en bonne intelligence, et je peux vous affirmer qu’il existe une coopération très constructive entre le ministère des Affaires étrangères, le Vatican et l’Église de France. De même nous collaborons efficacement avec des associations catholiques comme l’Œuvre d’Orient, auquel je rends hommage pour son action..

 

Les chrétiens ne sont pas des relais pour les pays Occidentaux. Ils sont porteurs d’ouverture vers la modernité et la vie civile, les droits de l’homme, la reconnaissance du rôle joué par les femmes. Un grand nombre d’intellectuels musulmans, au Liban, en Égypte, en Syrie ou ailleurs reconnaissent volontiers que sans les chrétiens, leur pays n’aurait plus de sens.

 

Parler des chrétiens d’Orient en les qualifiant de relais sur lesquels peut s’appuyer l’Occident, peut nous faire entrer dans une logique d’instrumentalisation. Au ministère des Affaires étrangères, nous ne voulons pas utiliser les chrétiens orientaux pour faire avancer nos intérêts. Une telle stratégie consisterait à les exposer dangereusement, et à répéter les erreurs du passé, que les chrétiens ont ensuite payé très cher. Les chrétiens doivent être aujourd’hui perçus dans leurs pays pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des citoyens à part entière par leurs autorités. D’autant que les communautés chrétiennes sont un élément constitutif de l’identité et de l’histoire de ces pays. Dans les révolutions arabes, ils ont un rôle à jouer avec les autres communautés et nous pourrions citer de nombreuses figures chrétiennes qui sont engagées depuis le déclenchement des révolutions pour construire des démocraties après la chute de régimes autoritaires. En Égypte comme en Syrie, on voit des jeunes chrétiens et musulmans travailler ensemble au changement démocratique.

 

Beaucoup affirment pourtant que la France abandonne les chrétiens d’Orient …

 

C’est totalement faux. Nous continuons à dialoguer en particulier avec toutes les Églises d’Orient. C’est un dialogue constant et confiant, comme le prouvent les contacts encore récents avec le patriarche maronite, le patriarche de Babylone des Chaldéens nouvellement élu et des représentants des Églises de Syrie.

 

– Dans quels domaines exercez-vous cet accompagnement ?

 

Dans le domaine éducatif. Nous avons établi de multiples partenariats avec des établissements scolaires en Palestine, en Israël, au Liban, en Égypte, en Turquie. Des écoles, des lycées, des instituts universitaires dirigés par des congrégations religieuses. Fréquentés par de nombreux musulmans, ces établissements sont des lieux de culture, de dialogue, de paix et de rencontre. Nous voulons les renforcer. Ces écoles constituent aussi un moyen de maintenir et de développer la francophonie. Outre les lycées français et les établissements privés confessionnels chrétiens homologués par notre ministère de l’Éducation nationale, il existe également des écoles chrétiennes non homologuées mais francophones. L’Œuvre d’Orient attire régulièrement notre attention sur ce type d’établissements, et nous nous efforçons d’établir avec eux des partenariats nouveaux.

 

Comment convaincre les autorités musulmanes du bien fondé de votre politique d’accompagnement ?

 

Avec l’Université Al-Ahzar, en Égypte, référence du monde musulman sunnite, nous avons établi de vrais rapports de confiance. Nous suivons aussi de très près les rédactions des Constitutions dans les pays qui sont aujourd’hui en transition, afin de savoir quelle place sera réservée aux minorités. Nous prenons langue avec tous les acteurs de la région, excepté ceux qui prônent la violence.

 

Qu’espérez-vous à terme pour les chrétiens, après ces Printemps arabes ?

 

Nous pensons que ces pays trouveront leur voie vers la démocratie et l’État de droit, à l’image des nations d’Amérique latine, sorties des dictatures militaires, dans les années 80 et du bloc de l’Europe de l’est, qui a mis fin aux régimes communistes, au début des années 90. Il faudra que la Communauté internationale se penche sérieusement sur le problème israélo-palestinien, une épine terrible dans le flanc de la région. Les chrétiens ont été, dans l’histoire du Moyen-Orient, à la pointe des mouvements intellectuels dits de la Renaissance arabe à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui encore, ils ont un rôle central à jouer pour faire avancer les idées de progrès et de démocratie. Nous croyons, non sans raison, que dans les démocraties nouvelles qui sont en train de se construire, dans la douleur parfois, les citoyens chrétiens finiront par trouver pleinement leur place.

 

Cette interview a été publiée dans le Bulletin de l’Œuvre d’Orient n°  771.

Lire aussi l’éditorial de Mgr Pascal Gollnisch “Nous nous interdisons de prendre une position politique…”



[1]  Le 17 décembre 2010, poussé par le désespoir social et la « mal-vie », Mohammed Bouazizi, jeune vendeur ambulant tunisien s’immole par le feu devant la préfecture de Sidi Bouzid (centre de la Tunisie). Son suicide marque le début des révoltes arabes.