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"De la violence à l'espérance, la seule issue possible : la charité" Conférence de Mgr Audo, évêque chaldéen d'Alep

À l’occasion de la messe annuelle de l’Œuvre d’Orient à Marseille le samedi 24 novembre, Mgr Antoine Audo, évêque chaldéen d’Alep a donné une conférence sur la situation en Syrie un peu plus tôt dans la journée. En voici quelques extraits :

 

                                                   

 

I. La violence de la guerre, ses effets après 8 ans de conflit

 

Je viens de Syrie, berceau du christianisme, où, aux portes de Damas, l’apôtre Paul rencontra le Christ et reçut le baptême des mains d’Ananie.

Je viens de Syrie où, à Antioche et à l’aube de l’annonce de l’Évangile, les premiers croyants reçurent le nom de « chrétiens ». Je viens de Syrie où, une belle mosaïque d’églises (orthodoxes, catholiques, protestantes), rites liturgiques (arménien, byzantin, syriaque, chaldéen, latin), de traditions théologiques et ethniques différentes, vivent ensemble et sont fiers de témoigner de leur foi au milieu d’une majorité musulmane et d’un peuple éprouvé.

Je viens de Syrie où la guerre, après 8 ans, a fait des millions de victimes. Nous pouvons compter sur une population de 23 millions :

° 5 millions de réfugiés dans les pays voisins (Turquie, Liban, Jordanie)

° 7 millions de personnes déplacées dans le pays

° 2 millions d’enfants non scolarisés

° 2 millions de personnes ayant émigré vers l’Occident

° plus d’un demi-million de personnes tuées

° des milliers de personnes mutilées.

 

Pour toutes ces raisons, je vous suis reconnaissant de pouvoir partager, en cette occasion qui nous est offerte, les préoccupations et l’espérance d’un pasteur qui vient d’Alep en Syrie, cette région si tourmentée et souffrante.

Ce qui se passe en Syrie depuis plus de 8 ans a toutes les caractéristiques du chaos : destructions, confusion, mystification de la réalité, et la liste peut s’allonger, avec le déni de la dignité humaine, des souffrances et des violences de toutes sortes, la corruption économique et morale… Tout le monde peut se rendre compte des effets négatifs d’une guerre.

 

Tout cela a engendré des faits visibles et documentés :

– Les principales villes syriennes ont été presque complètement détruites par les bombardements : plus de 60% des bâtiments à Alep et plus de 70% à Homs (deuxième et troisième plus grande ville de Syrie).

– La destruction de cinq cathédrales à Alep, arménienne, catholique et orthodoxe ; maronite, grecque catholique et syriaque catholique) ainsi que d’autres églises anciennes ;

– La destruction de la plus grande mosquée d’Alep et la plus ancienne de Syrie, ainsi que d’autres mosquées.

– 35 villages assyro-chaldéens détruits dans le nord-est du pays à la frontière avec l’Irak, auxquels s’ajoutent des villages irakiens de la plaine de Ninive, détruits auparavant, durant  la guerre en Irak.

–  Des attaques sur des lieux traditionnellement chrétiens (Maalula, Seydnaya, etc.) où la langue araméenne (langue parlée par Jésus) est encore présente.

– La destruction de sites archéologiques tels que Palmyre, Der ez Zor, Mar Semaan (Saint Siméon),  Raqqa.

– L’enlèvement de deux évêques orthodoxes ; l’assassinat de plusieurs prêtres et de deux imams ayant exprimé leur désaccord à propos de la violence des extrémistes ; ainsi que l’assassinat du fils du mufti de Syrie, en raison de son soutien au gouvernement syrien.

 

 

II. De la violence à l’espérance, la seule issue possible : la charité

 

En ce qui concerne ce point, en tant que chrétien, je ne peux qu’entrevoir les chemins d’espérance qui se sont ouverts grâce au témoignage de charité de nombreux croyants de toutes les Eglises chrétiennes en Syrie, aidés par le soutien de la communauté chrétienne internationale. Tous se sont mis au service de la population la plus souffrante : personnes déplacées, enfants, personnes âgées, nouveaux pauvres.

Caritas, JRS (service jésuite de réfugiés), GOPA (Caritas orthodoxe), sont les principales organisations caritatives chrétiennes, compte tenu de l’impossibilité de la présence d’ONG internationales (c’est regrettable, mais ces dernières sont de plus en plus politisées) dans les territoires contrôlés par le gouvernement actuel. Ces organismes réalisent le travail de véritables associations humanitaires, répondant aux besoins de toute la population, sans distinction ethnique ou religieuse, à travers des projets d’aide matérielle, de distributions de nourriture, de services médicaux, d’aides scolaires, de soutien psychologique, de formation professionnelle pour les jeunes (chrétiens et musulmans). Des projets de reconstruction de logements et des projets d’aide aux personnes âgées, en référence à un projet né dans notre église chaldéenne à Alep, avec la collaboration d’une association catholique de Florence (AGATA-SMERALDA) et le soutien régulier et efficace de l’Œuvre d’Orient depuis un an. Certains espaces ont été aménagés pour accueillir les personnes âgées seules, leur permettre de se rencontrer socialement et de faire face à la fatigue des années de guerre grâce à un lieu de rencontre.

 

En plus de ces principales organisations, nous pouvons également trouver :

– des comités de bienfaisance, chrétiens, relatifs à chaque Eglise ;

–  17 groupes de scouts uniquement à Alep, pour le regroupement des jeunes ;

-la Communauté de vie chrétienne (CVX) les Equipes Notre-Dame, des groupes franciscains, salésiens et maristes.

 

En outre, nous rencontrons des associations de laïcs dans le secteur de la santé, particulièrement centrées sur l’aide aux familles des migrants et à leurs proches et sur la solidarité entre voisins.

Toutes ces manifestations dont nous sommes témoins nous  apparaissent comme un véritable miracle de transformation et d’ouverture.

Sur ce chemin d’espérance, nous pouvons encore mentionner des initiatives de solidarité venant de l’extérieur de la Syrie, de nombreuses initiatives de prière, de solidarité, de collectes de fonds dans de nombreuses paroisses, diocèses et associations ecclésiales, nous faisant sentir que nous n’étions pas oubliés mais faisant partie d’une grande communauté dont les frontières ne coïncident pas avec celles des nations. Premièrement, l’excellent travail de collaboration coordonné par Caritas Internationalis, qui implique principalement des Caritas nationales de toute l’Europe, des États-Unis, du Canada et de l’Australie, suffit à penser que la plupart des projets d’urgence en Syrie ont été soutenus et financés par le biais des canaux Caritas et JRS.

L’initiative du nonce apostolique en Syrie, le cardinal Mario Zenari, a favorisé, grâce à des contacts et à une collaboration avec l’AVSI (association internationale de volontaires), la prise en charge des trois hôpitaux catholiques en Syrie, deux à Damas et un à Alep, ouverts à tous sans distinction d’appartenance politique ou religieuse. Dans un pays en grande détresse du fait de l’embargo, du coût élevé des soins médicaux et des médicaments ainsi que de l’émigration du personnel médical, cette aide constitue une véritable lumière dans les ténèbres.

 

 

L’un des devoirs que je ressens en tant qu’évêque d’une minorité de la minorité chaldéenne en Syrie est donc de développer deux idées qui me sont chères et qui sont enracinées dans les déclarations du concile Vatican II.

La première est la suggestion faite par le Conseil à tous les membres de l’Église de penser que leur présence dans le monde musulman est une dynamique de communion, d’abord entre les chrétiens eux-mêmes, puis entre chrétiens et musulmans. L’expression “Ensemble, devenir chrétiens” peut nous guider dans un dialogue œcuménique qui cherche l’unité à la suite du Christ, afin d’être des disciples envoyés dans le monde comme les apôtres pour proclamer la bonne nouvelle de l’Évangile : “Tu es Bien aimé de Dieu, n’aie pas peur “.

Deuxièmement, avec les différents groupes de musulmans, je souhaite approfondir l’expression “ensemble pour devenir citoyens“, tâche difficile, mais que les chrétiens du Moyen-Orient s’efforcent de promouvoir dans l’espoir d’une plus grande liberté de religion et d’un plus grand respect des différences.

Sur ces deux niveaux de vie en commun, nous l’avons déjà mentionné, dans cette Syrie touchée par la violence, les chrétiens ont été en mesure de donner un exemple remarquable de solidarité et de service auprès des plus démunis, sans discrimination. Cela a attiré l’attention et le questionnement des musulmans face à la foi des chrétiens.

Je pourrais citer des dizaines de témoignages de remerciement et de gratitude de la part des musulmans, en particulier de ceux qui ont été aidés à faire face à des opérations médico-chirurgicales, mais, à titre d’exemple, je me limiterai à un témoignage qui m’a particulièrement touché.

Un pauvre vieux musulman accroupi contre le mur de l’église chaldéenne où se trouve le bureau syrien de Caritas, alors qu’il attendait le sac de nourriture, me voyant passer avec la soutane et la croix pectorale autour du cou, se leva subitement devant les personnes qui faisaient la file, tous musulmans, et il se mit à dire à haute voix: “Maintenant, nous savons qui sont les chrétiens ! C’est de l’or pur, pas du toc !”

Pour moi, c’était comme un geste prophétique, qui reste dans mon cœur et dans ma conscience. Un signe d’espérance indélébile pour les chrétiens, un signe d’espérance dans un enfer de violence.

 

 

III. Les conséquences de la guerre sur les familles

 

Si la guerre a des conséquences sur le tissu social, elle en a en tout premier lieu sur les familles. Nous allons analyser cela simplement.

 

1) Tout d’abord, il faut souligner que la famille est vraiment le point d’appui de la société syrienne. Le point de référence de l’individu est toujours le noyau familial. Et quand la famille directe (les parents) n’est pas impliquée ou présente, nous remarquons qu’elle est aussitôt remplacée par la parenté la plus proche : oncles, tantes, grands-parents, etc.

Nous insistons sur cet aspect, parce que si la Syrie n’a pas été complètement détruite dans son tissu social, après huit ans de cette guerre horrible que nous connaissons tous, c’est grâce à la solidité des liens familiaux.

 

2) Pour cette raison, nous pouvons dire que la famille est perçue comme un lieu sacré, où se révèlent la générosité et la bénédiction de Dieu. Il se peut que l’empreinte tribale de la société syrienne soit à la base de cette perception de la famille, mais il est impensable de soutenir que cet élément primitif et négatif de la tribalité soit à éliminer pour que le pays puisse entrer dans la modernité. En effet la dimension familiale révèle également qu’il est possible de vivre le progrès puisque la Syrie, sous différents aspects, est déjà un pays moderne qui ne perd pas pour autant sa propre identité, ni certaines valeurs sur le sens profond de notre humanité, valeurs qui ne sont pas seulement chrétiennes mais sont enracinées dans l’esprit de fraternité, d’une vie de communion réelle, d’une solidarité envers les plus faibles, dans des rapports de réciprocité et de gratuité.

 

3) Il y a donc une solidité de la vie de famille qui fait que nous ne pouvons être entièrement abandonnés à nous-mêmes. La famille empêche l’aliénation individualiste qui semble de plus en plus caractériser les sociétés européennes.

Cette valeur fait que, malgré la guerre et la dispersion des familles aux quatre coins du monde, la solidarité se maintient entre tous. Les enfants, à l’étranger, cherchent à soutenir leurs parents restés au pays, malgré les difficultés auxquelles ils peuvent être eux-mêmes confrontés. Les parents, de leur côté, aident leurs enfants à se construire un avenir, même dans un pays lointain. Malgré la séparation, les liens familiaux restent très forts !

 

4) L’une des conséquences de cette guerre sur les familles, chrétiennes ou musulmanes, est la déchirure du tissu social compromettant sérieusement la possibilité d’une reconstruction de l’avenir.

Beaucoup de jeunes, et surtout les jeunes filles, souffrent de l’impossibilité actuelle de pouvoir fonder une famille. C’est une sorte d’échec personnel, cette incapacité à se réaliser en tant que personne. Ces jeunes ont l’impression d’avoir manqué leur vocation qui devrait leur assurer la confiance dans l’avenir et la confiance en eux-mêmes.

L’un des risques de la situation est notre impuissance à résister à la destruction, ce qui affaiblira encore davantage le tissu familial. La Syrie est très affaiblie par la migration des jeunes et des éléments les plus riches et les plus cultivés du pays.

 

5) Pour cette même raison, nous devrions apporter plus d’attention aux familles, parce que celle-ci est le fondement indispensable au développement et à la croissance de la société, malgré toutes les difficultés pour les soutenir efficacement dans ce monde globalisé. La Syrie d’aujourd’hui semble précisément mettre en lumière les limites et les contradictions du monde actuel.

Enfin, nous avons besoin, en Syrie, d’une réflexion sérieuse sur des projets capables de soutenir les familles et surtout les jeunes afin que naissent de nouveaux foyers pouvant contribuer au maintien du tissu social syrien et tout particulièrement chrétien.