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ETHIOPIE : L'avenir passe par les Femmes

Berceau de l’humanité – qui ne connait pas Lucy ? –  l’Éthiopie est la plus ancienne nation du monde avec plus de deux mille ans d’existence politique. Elle est aussi l’un des plus vieux pays chrétiens. Aujourd’hui, ces derniers constituent plus de la moitié de la population (orthodoxes : 45-55%, protestants : 5-10%, catholiques : 0.5-1%  pour  30-40% de musulmans et 7-15% d’animistes).

Située au cœur d’une Corne de l’Afrique en proie aux conflits incessants, au terrorisme et aux crises alimentaires, l’Éthiopie, libérée depuis 1991 de la dictature militaire et constituée depuis lors en état démocratique, aspire à la stabilité et au développement économique.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

L’agriculture constitue toujours le socle de l’économie éthiopienne. Malgré cela, l’Éthiopie est parvenue à atteindre une croissance économique de près de 10%. Premier producteur africain de café, elle voudrait diversifier sa production -café, épices, plantes oléagineuses, fruits et viande, pour l’essentiel- pour les pays du Moyen-Orient qui, grâce à sa situation géographique privilégiée, lui offrent de nombreux débouchés. Parviendra-t-elle à répondre aux exigences du  marché international sans sacrifier son autosuffisance ?

Le poids de la tradition

Dans le domaine de l’éducation, de grandes avancées ont été réalisées. 90 % des enfants sont désormais inscrits à l’école primaire. Le pays compte de nombreux instituts d’État à haut niveau d’études, incluant des établissements privés confessionnels.
Si l’éducation en Éthiopie était une course, on pourrait considérer ses enfants prêts pour la ligne de départ. Mais à y regarder plus attentivement, on découvre que la compétition  est inégale : elle est plus favorable aux garçons. Alors que l’école catholique consacre tous ses efforts à maintenir l’équilibre  -un nombre égal de garçons et de filles dans les classes primaires– le nombre de filles inscrites en secondaire chute considérablement. Pour celles qui ont la chance de rester à l’école, la rude réalité éthiopienne et sa traditionnelle disparité des sexes, “frappe plus fort qu’un vent de face dans une course de 50 mètres”.
Lorsque l’on entend les lycéennes de 18 ans discuter du futur, on se rend compte qu’elles espèrent toutes aller à l’université. Et toutes espèrent exercer dans les domaines de la comptabilité, de la banque, de l’éducation ou de la médecine. Si l’on considère les objectifs déclarés de l’école, les aspirations de ces jeunes paraissent réalistes. 94% des élèves qui sortiront diplômés de l’école pourront aller à l’université – à comparer aux 30 à 35% sur le plan national.
Comme tous les autres élèves de l’école, la plupart de ces filles proviennent de familles qui vivent de l’agriculture et du petit commerce.  Lorsqu’on leur demande pourquoi  les effectifs féminins ne constituent que 20% des effectifs du lycée, toutes les filles se mettent à répondre : « c’est l’aspect économique de la question ». C’est la loi de la tradition sociale et culturelle éthiopienne. Les filles ont la charge d’une grande partie du travail domestique, particulièrement dans les zones rurales. Si les parents ont besoin d’aide pour aller chercher de l’eau, pour nourrir le bétail ou veiller sur  la fratrie, les filles restent à la maison. Tout cela fait obstacle à la poursuite des études, particulièrement au-delà des classes élémentaires.

table.MsoNormalTable { font-size: 11pt; font-family: “Calibri”,”sans-serif”; } Une lente évolution

L’Éthiopie a pris conscience que son  développement ne pourrait se faire sans la participation de l’ensemble de la population et que le rôle des femmes était indispensable: elles représentent 50 % des actifs.  Reste à en convaincre les populations les plus reculées du pays. Dans ces régions très montagneuses, la diversité ethnique, l’existence de multiples cultures et les difficultés d’accès sont en effet un frein à la modernisation.
D’après certains, les femmes éthiopiennes ont obtenu, en un temps record, l’égalité d’accès dans les domaines  de la santé, de l’éducation et du développement économique. D’autres dressent un tableau moins souriant et citent des chiffres qui indiquent que les vieilles inégalités sont toujours aussi profondément présentes.

Pour étayer leur thèse, les premiers soulignent les tendances de ces 40 dernières années et rappellent les étapes franchies. Le taux d’alphabétisation et d’éducation des femmes en milieu rural (85% du monde éthiopien) a augmenté de façon spectaculaire ces dernières années. Aujourd’hui, le nombre de femmes (par habitant) à l’université n’a jamais été aussi élevé. De même pour le nombre de femmes à des postes de direction dans le secteur public comme dans le secteur privé. Beaucoup de choses ont changé. Dans les zones urbaines, certains hommes sont en train de tenir les rôles traditionnellement féminins en matière de tâches domestiques, et réciproquement. Les gens ont de plus en plus de discussions informelles sur la question.

Adoptée en 1994, la Constitution de l’Éthiopie inclut un ensemble de dispositions fournissant explicitement des droits aux femmes. En 2001, le gouvernement a instauré un Ministère des Affaires féminines. La même année, une nouvelle législation met les femmes à pied d’égalité,  en matière de mariage, d’autorité parentale, de garde d’enfant, et de propriété. En 2005, un nouveau code pénal  criminalise la violence sexuelle, y compris l’excision et la violence domestique. Plus récemment, le gouvernement a fait un effort vers la parité électorale.

Bien que les plus pessimistes reconnaissent tout ce qui a été échafaudé pour parvenir à une véritable égalité entre hommes et femmes, ils brandissent des données alarmantes indiquant que le plus gros reste à faire. « Les lois sont très bien, mais on ne peut changer certaines attitudes en réformant seulement des lois » déclare Madhere Paulos, directrice générale de l’Ethiopian Women Lawyers Association.
Des pratiques traditionnelles néfastes telles que le mariage d’enfants ou l’excision demeurent courantes. Les outrages persistent : le rapport 2005 sur la Démographie et la Santé a découvert que trois-quarts des femmes éthiopiennes étaient excisées. Selon un rapport des Nations Unies publié un an plus tard, « Pour en finir avec la violence contre les Femmes », 60% des femmes éthiopiennes ont subi une agression sexuelle au moins une fois dans leur vie. Le même rapport estime que 19% des femmes ont été mariées à l’âge de 15 ans. Dans certaines régions, telle l’Amhara, ce sont 50% des femmes qui sont mariées à 15 ans. De façon plus générale, les Éthiopiennes de milieu rural sont mariées en moyenne à 17 ans.
« Les changements arrivent lentement », dit Minia Hadgu qui dirige le laboratoire du centre social sponsorisé par les  Medical Missionaries of Mary, à Addis Abeba. Cette professionnelle des soins, âgée de 51 ans, sait combien le manque d’éducation et la violence sexiste ont un impact destructeur pour les femmes. « Les choses restent longtemps sur le papier. Il leur faut du temps pour être mises en pratique, des années et des années. Prenez l’éducation : les filles ne savent pas lire à l’âge où il faudrait qu’elles soient autonomes. Il y a tant de mères célibataires. Beaucoup de viols. Abandon scolaire. Les filles ne peuvent pas choisir qui elles épousent. Les changements sont bien longs. »
En dépit de ces lugubres statistiques, la plupart reconnaissent que la situation des femmes s’est sensiblement améliorée en une ou deux générations. « Une fille de fermier restant à l’école jusqu’à l’année du brevet ? Vous n’auriez pas vu cela à l’époque de ma mère » explique Telgis Lemma, une spécialiste en Ressources humaines basée à Addis Abeba avec plus de 10 ans d’expérience en matière de développement de collectivités locales.  Une femme travaillant au marché ? C’était inconvenant. Mais maintenant les femmes sont encouragées à gagner leur vie. Elles  sont plus compétentes, elles essaient de parler. Elles ont perdu cette timidité qu’on attendait d’elles. Ce sont des signes positifs. Mais si on leur donne leur chance, les femmes peuvent faire beaucoup plus.

Pour rejoindre les rangs des nations à revenu moyen dans les prochaines décennies, l’Éthiopie doit préserver la paix à tout prix, non seulement pour son propre développement, mais aussi pour donner à la Corne de l’Afrique un élan qui la sortira de son extrême dénuement.

table.MsoNormalTable { font-size: 11pt; font-family: “Calibri”,”sans-serif”; } Le rôle pivot de l’Église

La Constitution garantit, certes, la liberté religieuse, mais l’isolement et la pauvreté qui perdurent génèrent des tensions entre les communautés agitées par les conflits ouverts ou latents qui secouent l’Érythrée, le Soudan, le Kenya, la Somalie avoisinants.  Les affrontements et les violences échappent au contrôle de l’État et les chrétiens subissent trop souvent encore menaces et agressions.
Les Églises chrétiennes, en dépit des difficultés, travaillent ensemble à cette paix : récemment, laïcs et religieux de toutes confessions se sont rassemblés à l’initiative des Spiritains, à Addis-Abeba, pour dialoguer sur la paix et le développement. « Sans Chrétiens, pas de paix », déclare Mgr Abuna Thimothéos, archevêque orthodoxe d’Addis Abeba. Tous sont conscients que la diffusion du message du Christ et l’enseignement théologique sont indispensables à la paix. C’est pourquoi, en janvier 2007, la première pierre d’une université catholique a été posée à Addis Abeba.

 « Il n’y a pas moyen de dissocier culture et religion » dit Mme Paulos soulignant le rôle pivot que tient l’Église en reconnaissant aux femmes un statut dans la société éthiopienne et en le faisant progresser. « J’affirme que l’Église est la meilleure école » : «  Si l’Église prend la parole, les gens vont  écouter […] Parce que d’une façon ou d’une autre, c’est comme suivre la parole de Jésus. Il s’agit de discipline, il s’agit de respect, d’apporter dignité et égalité aux hommes et aux femmes. »
L’Église catholique, présente dans les régions les plus reculées d’Éthiopie, en a pris conscience : « nous croyons qu’une éducation bien structurée dès le plus jeune âge apportera des bienfaits significatifs pour les filles, leur famille, la communauté et l’Église » déclare Abba Tesfasselassie Mehdin, évêque d’Adigrat. Écoles, jardins d’enfants, salles multisports, centres de soins, telles sont les réponses de l’Église pour faire évoluer la situation des jeunes et la condition des femmes en Éthiopie.

La croissance économique ne profite malheureusement pas à tous. Ainsi les Filles de la Charité ont-elles vu leur budget de secours alimentaire multiplié par 2 ou 3, en l’espace de trois années…. La maison salésienne des enfants des rues à Addis-Abeba ne désemplit pas non plus… Des populations entières restent encore coupées de tout.  « La pauvreté est la pire des armes de destruction massive » souligne Mgr Berhaneyesus Souraphiel, archevêque catholique métropolite d’Addis-Abeba. 
Le pays se trouve pris dans cette logique difficile où la paix ne sera gagnée qu’en éradiquant la pauvreté et la pauvreté qu’en luttant pour la paix. Les Églises s’y attèlent.