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[LIBAN] Le témoignage de François : " Au Liban : on s'habitue à tout "

Découvrez le témoignage de François, volontaire depuis le mois de septembre dernier auprès des frères antonins, à Mrouj au Liban.


Ma mission

Chère famille, chers amis

Je m’enracine je m’enracine… Et je n’en finis pas de découvrir avec émerveillement que le Liban est une terre fabuleuse, riche d’un peuple au cœur immense. Plus le temps passe et plus mon affection grandit pour ce qui m’entoure, plus l’assimilation s’élargit. Le temps, enfin, devient clément, et contribue à l’adoucissement de nos impressions. La semaine dernière, une tempête de neige faisait encore trembler notre petit village. Mais maintenant, nous espérons tous que c’est bien fini ! En quelques jours, la température a triplé et les enfants sortent à nouveau pour jouer au basket ou faire de la balançoire. Le ciel d’azur qui détonne avec la montagne immaculée, semble promettre de beaux jours, et déjà nous devinons les bourgeons éclosent sur les arbres. Quel bonheur de redécouvrir la chaleur et la lumière ! C’est le retour des sourires, des odeurs, des couleurs, des lectures matinales au soleil, de la sueur, de la vie pour les libanais de la montagne. On sort d’un long sommeil, comme d’un mauvais rêve, et tout espoir redevient permis. L’hiver a été bien rude au Liban.

“Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent

D’espace et de lumière et de cieux embrasés”, comme dirait Baudelaire.

Les libanais retrouvent un peu le goût des choses en retrouvant le lampadaire céleste, qui sert en même temps de chauffage général et gratuit.

La mission a continué de boiter ce mois-ci, avec des semaines presque toujours inachevées, des enfants absents, des tempêtes, des grèves, des manques matériels qui menacent le foyer… Mais la vie repart toujours, et jamais ne se laisse submerger par les problèmes d’un instant. A chaque fois, reprendre le rythme, convaincre les profs, faire fi des critiques, des menaces de la municipalité, encourager les parents apeurés ou implorer les parents indifférents de faire revenir leurs enfants, demande une énergie considérable. Mais l’épanouissement des enfants au foyer et à l’école, sont le carburant et la récompense de chaque nouvel élan pour rouvrir le foyer.

Nos dortoirs ont été modifiés en profondeur : après plusieurs mois de changements réguliers, ici pour séparer Georges de Michel, là pour permettre à Wissam et Toni d’être ensemble, la décision a été prise de faire trois tranches d’âge : petits, moyens et grands. On n’a pas inventé l’eau chaude, mais c’est déjà ça… En bref, pour je ne sais quelle raison qui m’échappe, je me suis retrouvé avec les moyens. Toujours un peu frileux au changement, je n’ai d’abord pas été ravi. Mais en apprenant à découvrir chaque enfant, j’ai été émerveillé de connaître chacun d’eux, avec leur personnalité propre, leur caractère et leurs manies… J’ai été heureux de garder avec moi Pio et Charbel Halawji. Et d’avoir moins d’enfants, pour mieux m’en charger. Je suis donc bien heureux de mon sort, et de l’amitié qui naît avec ces enfants.

Une remarque m’a sauté aux yeux au bout de sept mois au Liban : on s’habitue à tout. A la nourriture, à la langue, aux imprévus, au temps (plus ou moins), aux situations tragiques, à la pollution, au bruit, à la négoc… Mais on reste interdit par la beauté des montagnes, par la joie des enfants, par les merveilles qui font déborder le cœur, par l’amour des libanais pour la vie. C’est une belle faculté humaine !

Et puis, ma relation aux enfants, bien que très limitée par le langage, trouve sa raison d’être dans le seul sourire d’un enfant, dans sa progression. Plus le temps avance, plus j’aime ces enfants. On en voit certains passer à l’âge bête, ou devenir un peu ternes, quand leur malheur les submerge. Alors, on peut essayer de les dérider avec une petite blague, pour leur montrer qu’on est avec eux et qu’ils ne sont pas seuls. Si ça ne marche pas, seulement leur montrer qu’on sait qu’ils peuvent être meilleurs, et qu’au fond ils sont de bons gars. Ainsi, au moment où ils décideront de devenir meilleurs, ils trouveront un regard confiant vers qui se tourner. D’autres enfants au contraire, s’épanouissent de plus en plus, se bonifient avec le temps, et se rapprochent de nous. C’est une grande joie de pouvoir dépasser le mur qui nous sépare. Il peut arriver, parfois l’instant d’une soirée, de rigoler avec eux et témoigner ainsi de l’amour qu’on leur porte, tout en percevant le leur. Mhamad m’avait lancé un matin, encore hilare de la veille : “Monsieur François, il faut venir ce soir pour qu’on rigole encore”, de son air rusé. Effectivement la veille, une situation plus drôle que les autres m’avait fait craquer tandis que j’essayais de gronder Anthony. J’avais explosé de rire, et tout le dortoir avait renchéri en blagues et en fous rires : c’était l’occasion ou jamais pour rigoler une dernière fois. Après avoir calmé tout le petit monde, j’ai remarqué avec un certain plaisir que pour cinq minutes de souk général, nous avions gagné en complicité avec les enfants. Ils ont dû être ravi de remarquer que comme tout le monde, je suis capable de rire, même quand il ne faut pas. Il s’agit juste de grandir encore assez en confiance pour qu’ils dépassent le rapport de force entre eux et moi, pour entrer dans un état d’esprit conciliant et serein. Nos garçons sont tous (sans aucune exception, je le sais maintenant) capables d’arriver à ça.

J’ai cette chance merveilleuse de pouvoir être avec chaque enfant un grand frère, qui ne leur demande rien, n’exige rien d’eux, et ne voit en eux personne d’autre que la personne qu’ils sont maintenant. Quelle étonnante expérience, et tellement formatrice, d’être pour une année seulement avec des enfants pour qui je ne dois être rien d’autre qu’une présence aimante, les encourageant à faire de même entre eux. C’est ma force, ma conviction, mon horizon quand je doute, que je me sens inutile, seul, bien démuni de toute compétence…

[…]

L’année commence déjà à s’accélérer, et les problèmes prennent un aspect moins dramatique avec le retour du beau temps. Nous espérons que les élections de mai ne perturberont pas à nouveau le fragile équilibre des écoles.

Je prie pour chacun de vous, amis ou familiers, et vous confie au cœur de Marie, vierge du Liban et reine de France.

Joyeuses Pâques, Dieu vous garde !

François

Photos : © Constance du Coudert