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Mgr Pascal Gollnisch pour La Croix : « Au Moyen-Orient, les peuples crient leur désir de démocratie »

Entretien

De retour de la Syrie et du Liban, Mgr Pascal Gollnisch, directeur de l’Œuvre d’Orient, analyse les soulèvements en cours dans la région. Il réfléchit au rôle que doivent y jouer les chrétiens, et à la manière de soutenir, depuis la France, ce désir de paix et de justice.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner

La Croix : Quel regard portez-vous sur les soulèvements populaires qui ont lieu en ce moment en Irak, au Liban, en Iran ?

Mgr Pascal Gollnisch : Ces révoltes, qui rejoignent celles que l’on observe en Amérique latine, en Algérie, au Soudan ou à Hong Kong, partent toutes d’une difficulté à vivre, d’un sentiment d’injustice devant une mauvaise répartition des richesses. Quand nous parlons, nous chrétiens, de « justice économique », certains nous rient au nez. Mais les rêveurs sont plutôt ceux qui ne se rendent pas compte que l’absence de justice économique peut mener à la révolte. Il est frappant de voir aussi que ces mouvements sont menés par de jeunes adultes : une génération qui a besoin de projets et d’avenir. Quand elle en est privée, elle est poussée à se révolter, parfois de manière violente.

Comment entendez-vous la demande de « citoyenneté » exprimée par les manifestants dans plusieurs de ces pays ?

Mgr P. G. : Depuis des années, j’entends dans ces pays qu’« il ne peut y avoir que des pouvoirs que dictatoriaux », que « le Moyen-Orient n’est pas fait pour la démocratie »… Je constate, moi, que le peuple descend dans la rue régulièrement. Et je ne cesse de l’affirmer, y compris à l’encontre de certains responsables ecclésiaux : la démocratie n’est pas faite uniquement pour nous, en France ou en Europe ! Ceux qui jugent mes idées généreuses mais irréalistes feraient mieux de regarder ce qui se passe. Il ne s’agit sans doute pas de copier les démocraties européennes – qui sont d’ailleurs très diverses mais de trouver une formule adaptée au contexte local. Les peuples crient leur désir de démocratie ! Et ces crises ne sont pas toutes ou exclusivement liées à la politique étrangère américaine, au dollar ou au pétrole. Il y a bien une responsabilité de ces peuples dans la manière dont ils s’organisent : je le dis par respect pour eux. Comment assument-ils leurs responsabilités face à leurs jeunes ?

Quelle place les chrétiens peuvent-ils ou doivent-ils prendre dans ces mouvements ?

Mgr P. G. : En raison des discriminations dont ils sont souvent victimes, les chrétiens sont particulièrement en pointe dans ces pays pour exiger une pleine citoyenneté. Or cette revendication n’est pas seulement un avantage qu’ils réclament pour eux (ou que « les Occidentaux » demanderaient pour eux) : c’est une manière de faire progresser le statut de tous les habitants et donc de la société. Ce combat, et plus généralement la participation aux mouvements en cours, concerne surtout les laïcs : l’exhortation apostolique post-synodale « L’Église au Moyen-Orient », publiée par Benoît XVI en 2012, les a vigoureusement encouragés à s’engager comme « comme apôtres dans le monde ». Le texte les incite à faire preuve d’« audace » pour « renforcer les liens de fraternité et de collaboration avec les personnes de bonne volonté pour la recherche du bien commun, la saine gestion des biens publics, la liberté religieuse, et le respect de la dignité de chaque personne ». La responsabilité de la hiérarchie ecclésiale est de les aider à se former pour articuler leur foi et leur engagement politique. La question est posée aux universités catholiques comme aux ordres religieux qui tiennent des écoles ou aux mouvements de jeunes. Un nouveau synode sur le Moyen-Orient en 2020, dix ans après le précédent, serait un signe de soutien. L’occasion aussi de faire le bilan du précédent.

Au Liban mais aussi en Irak, les manifestants réclament la fin du confessionnalisme. Comprenez-vous ce rejet ?

Mgr P. G. : Le Liban, dans lequel ce système est le plus poussé, est aussi le seul pays de la région où existe la liberté religieuse. Mais il est vrai que le confessionnalisme présente des risques : qu’une personne soit embauchée en raison de son appartenance et non de ses compétences, qu’une forme de collusion s’instaure entre partis politiques et responsables religieux. Jusqu’où aller dans le rejet du système ancien ? Les manifestants ont le devoir de traduire politiquement leur révolte. Car le risque du « dégagisme » est qu’il ne profite finalement aux plus violents.

Que peut-on faire, de l’extérieur, pour contribuer à une solution juste et pacifique ?

Mgr P. G. : La France n’aiderait sans doute pas ces pays par une intervention diplomatique directe. Nous pouvons en revanche, chacun individuellement, nous informer, témoigner de notre solidarité amicale et fraternelle. Nous pouvons aussi questionner nos responsables politiques sur la manière dont notre pays se comporte dans la région : qu’acceptons-nous au nom de nos intérêts économiques ? Peut-être pouvons-nous également davantage donner la parole aux intellectuels musulmans qui pensent la modernisation de l’islam ? Dans leurs pays, ils sont souvent inquiétés mais ils s’expriment plus facilement chez nous. Je n’ai pas encore rencontré un musulman qui trouve formidable la dictature ou l’absence de toute liberté d’expression. Penser que l’égale citoyenneté entre des musulmans et des non-musulmans est « impossible » est bête et prétentieux. Parmi ceux qui descendent dans la rue, il y a des chrétiens et surtout des musulmans. Nous n’avons pas le droit de les laisser sur le bord de la route.


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