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Témoignage de Baudouin, volontaire en Égypte

 

Lettres Alexandrines

 

 

…L’Eglise y était presque vide.

 

Ce vendredi matin, j’avais décidé de passer à une messe orthodoxe, celle qui se donnait dans l’enceinte du collège. Comme chaque semaine, l’église latine de Saint-Marc était prêtée aux coptes des alentours, lesquels la maquillaient de drap pourpres et d’icônes aux couleurs vives et baroques.

 

Ce vendredi matin, les chants s’y relayaient, étranges et beaux, passant de basse profonde à baryton, puis de baryton à basse profonde. Le prêtre, semblable à un muezzin dont la voix aurait mué, y avait psalmodié quelques cantiques devant ses fidèles… lesquels maintenant s’amassaient, groupés devant l’autel de circonstance, pour s’y partager du pain. J’appris qu’il s’agissait d’un « pain de l’amitié ».

 

Et une vieille copte que je connaissais bien, m’ayant reconnu dans l’assistance, m’adressa un sourire ; je la vis trottiner jusqu’à moi, balançant ses petites épaules de droite à gauche. Elle voulait me donner la moitié de son pain.

…L’église y était presque vide ; mais il y avait ce « pain de l’amitié » que l’on m’y a donné.

 

L’Egypte, c’est un peu cela : beaucoup de dépaysement et quelques belles surprises, surprises que la vie alexandrine, comme le la vie chrétienne d’Alexandrie peuvent révéler.

 

Vivre  à  Alexandrie

 

Après quelques pérégrinations, j’ai réussi à m’acclimater à mon travail au collège et à ma vie en Alexandrie.

 

La vie au collège

 

Les enfants apprennent bien ; leurs efforts sont réels et soutenus. Cela a même pu étonner mes collègues. Il faut dire qu’un français, il y a cinq ans, n’avait pas réussi à tenir ses classes… J’avais donc été mis en garde sur les difficultés pour un non-arabophone à se faire respecter. Mais j’ai heureusement su montrer auprès des élèves une présence : celle de la bienveillance, de l’autorité, de la culture et de la méthode. Une collègue m’a donc confié que sa classe attendait ma venue avec impatience, et les élèves ne manquent jamais de me saluer avec sympathie quand je les rencontre dans la rue. Un de mes chefs, que j’imagine surpris par mes rapports systématiquement laudatifs sur mes classes, est venu vérifier par lui-même, à l’improviste… Et le thème de son discours a maintenant changé : la « difficulté à se faire respecter » est maintenant devenue « la difficulté à ne pas laisser les élèves s’attacher ».

 

C’est néanmoins un travail fatiguant, demandant constamment une grande attention, tant pour l’ordre et la discipline que pour le fait de faire grandir chaque élève. Il faut donc souvent se reposer, quelques brefs instants, entre chaque cours. Hélas, sous la fenêtre de ma chambre, résonnent à chaque instant du jour les cris ininterrompus des élèves, qui laissent place, dès la fin des cours, au règne ininterrompu du tam-tam incessant des -très- nombreux joueurs de basket-ball de l’école… Ces brillants semi-professionnels s’y entrainent, toutes les après-midis, jusqu’à 23 heure environ. Souvent, ils font du zèle, et poussent l’entrainement jusqu’à une heure beaucoup plus avancée. La semaine passée, quelques-uns étaient encore là à 4h du matin… Alexandrie est une ville qui ne dort pas beaucoup ; moi non plus. Et une migraine sournoise vient donc en ce moment se loger dans mon crâne… Aussi, mes voisins et moi-même avons décidé d’aller parler avec le directeur : nous allons parler sport en général, et basket en particulier.

 

La vie alexandrine

 

Cependant, il faut dire qu’à ce détail près, la vie s’écoule ici comme un fleuve tranquille, dans cet orient languissant, où le temps suspend son vol. C’est maintenant l’hiver, depuis quelques jours ; la première pluie, en effet a annoncé le changement de saison … Il n’y a d’ailleurs ici que deux saisons : l’hiver et l’été. Aussi, l’air chaud et moite de l’été a donc été remplacé… par l’air chaud et moite de l’hiver. Cette pluie, gorgée d’un sable noir et ocre qui macule les vêtements, fut violente et brève… découpant méthodiquement les ramures des arbres. Pour un temps, la mer, huileuse et azurée, s’était transformée alors en le ressac écumant et vert émeraude de la Bretagne-Nord. Pour un temps trop bref, les rues furent nettoyées d’une partie de leurs immondices, faisant vomir les égouts en souffles et hoquets glaireux. Et dehors, le vent chantait des rengaines de marins, en sifflant.

 

Il y a peu, je suis allé à l’emplacement de l’ancien phare d’Alexandrie (aujourd’hui citadelle de Quaitbay), visitée avec un couple d’amis qui était de passage. La visite fut brève ; nous en fûmes en effet chassés par un militaire, fusil mitrailleur au poing : apparemment, l’heure des visites se terminait. Cela nous a donc donné tout loisir de partager une bière dans un bar de la Corniche, que tenait un chrétien grec. Mais je ne saurais jamais si c’était cet endroit ou l’eau que j’avais préalablement partagée avec mes deux amis…toujours est-il que, depuis, j’ai la dysenterie ; au moins, cela me fait un point commun avec Saint Louis.

 

Vivre à Alexandrie demande de l’adaptation, mais cela peut n’être pas si difficile, car tous cohabitent sans soucis ; mais je sens, à chaque fois que je rencontre des chrétiens, que le bel équilibre confessionnel de l’Egypte est encore instable.

 

 

Être  chrétien  en  Alexandrie

 

…Cela, je ne vais pas vous le dire ; je vais vous le raconter, par deux histoires : l’histoire du cimetière copte , et l’anecdote de la rue Saint-Nicolas.

 

Le cimetière copte

 

Il y a quelques temps, sortant d’une messe de semaine que j’avais partagée avec les sœurs de Sainte Jeanne Antide, j’ai décidé de rentrer dans un cimetière copte. L’endroit, gardé par des militaires (comme souvent les édifices chrétiens ici) ressemblait à une place forte, avec ses hauts murs blancs. Je n’avais pas mes papiers sur moi… mais j’avais le t-shirt « Œuvre d’Orient » qui m’a servi de passeport devant ce soldat, très probablement chrétien. Ce cimetière est très différent de ce que l’on trouve généralement en Occident : par manque de place, les tombes y sont empilées les unes sur les autres, comme en Galice, formant des tours et des murailles d’au moins cinq mètres. C’était vendredi, et beaucoup d’égyptiens y entretenaient leurs morts ; le vendredi fait office de dimanche pour les coptes… en terre d’islam, l’on travaille le dimanche. J’ai donc pu assiste, dans l’église du cimetière, à un peu d’une de leurs messe (leurs offices durent plusieurs heures) après avoir montré patte blanche une seconde fois, Et en passant le rideau qui faisait office de porte, j’ai pénétré un court instant dans un nuage d’encens, et une bulle de couleurs vives. Les psalmodies coptes, reliquat d’une des plus anciennes langues du monde, résonnaient, gutturales et lancinantes, sur les murs peints.

 

C’est alors qu’un vieil homme, m’a abordé du dehors. J’ai compris qu’il me demandait si j’étais catholique ou protestant. Je lui ai répondu en lui montrant la croix de Jérusalem sur mon t-shirt. Il a souri, a embrassé sa main, l’a posé sur la croix, puis m’a montré l’intérieur de son poignet droit… En souriant, il m’a murmurée “orthodoxe”… Son poignet était tatoué d’une belle croix noire. Il faut savoir que le tatouage dans le poignet est une tradition copte : bien que discriminés, persécutés, et quelquefois martyrisés, les coptes ne se cachent pas. Le vieux copte m’a alors dit “Inguélésia”, en m’invitant à le suivre. J’ai donc sillonné au milieu du labyrinthe de tombes -enjambant des tas de sable et de gravats de béton- et je fus amené à un muret. L’on pouvait y voir, au loin, un cimetière de militaires britanniques, tombés au champ d’honneur de la première guerre mondiale.

 

C’était très surprenant de voir cela, surprenant doublement ; d’une part parce que c’était des tombes militaires, bien rangées au milieu de cet Orient si hétéroclite… d’autre part parce que c’était un immense carré de verdure, que nul n’aurait pu croire exister, entouré de tous ces blocs de bétons gris et beige. Alexandrie est en effet une ville où les endroits verdoyants, rares, sont toujours payants ; à part la mer qui se confond avec le ciel lorsque le jour se dérobe à la nuit, tout y est gris et beige. Les voitures, mêmes, sont souvent recouvertes d’une housse grisâtre qui les protège de la poussière et du sable du proche désert.

 

La rue Saint-Nicolas

 

Il y a peu, en rentrant de la messe franciscaine (francophone), j‘ai fait un détour par une rue sablonneuse, que les locaux avaient nommée rue Saint-Nicolas. J’étais intrigué. Intrigué par le nom chrétien cette rue, en ce dar-el-islam que le muezzin me rappelle toutes les nuits. Intrigué par le possible vestige d’un passé cosmopolite que je pourrais y découvrir. Cette ruelle, décorée par une haie d’honneur de guirlandes plastifiées, accrochées çà et là aux fils électriques, avait l’odeur indéfinissable des petites rues alexandrines, mélange épicé de sueur, de gasoil, et de sable chaud.

 

A son bout, à deux pas de la méditerranée et de ses plages courtes et gris-béton, il y avait un de ces chantiers dont Alexandrie a le secret… Il faut dire que le sous-sol de ce qui fut la capitale du dernier grand royaume d’Egypte regorge, par strates, d’Histoire, ces histoires que seuls les conteurs, archéologues et poètes, peuvent montrer. Qui, à part eux, pourrait rappeler que le tombeau du plus extraordinaire conquérant de tous les temps, Alexandre le grand, doit se cacher ici, sous les obscures fondations d’un gratte-ciel ou d’une mosquée ? Hélas en effet, l’Alexandrie moderne recouvre son passé par un béton sans âme, béton clair que le vent recouvre, le temps des travaux, par des bouteilles et des sacs plastiques vides. Les égyptologues ont donc dû s’adapter, et procèdent, m’a-t-on dit, à des « fouilles d’urgence »… L’on croirait à un oxymore : les auparavant patientes et minutieuses fouilles archéologiques doivent maintenant, par la force des choses, fouiner en accéléré. Elles ne durent même que quelques nuits, avant que le béton ne rescelle, pour quelques décennies, ses trésors deux fois enfouis.

 

Dans cette rue étroite, étoilée de paraboles, je fus attiré par une tractopelle abandonnée. L’outil de démolition avait attaqué un mur, et commençait, monstrueuse taupe ferrailleuse, à s’engouffrer dans les débris blancs qui jonchaient le sol en désordre…Ce mur, c’était celui d’une église… C’était l’église Saint-Nicolas. Et la petite croix grecque qui coiffait le rond de son dôme y vivait ses dernières heures ; bientôt arrachée et avalée par l’infernale machine, qui la broierai sous des gravats. Mais son reflet rouillé, brûlé par le soleil, lui donnait encore une vague couleur de blé mur.
…Seuls maintenant ceux qui se sont mariés dans cette église, seuls ceux qui y auront baptisés un enfant pourront s’en souvenir… Mais cela suffit, amplement. ; car il faut se souvenir de ce qui fut beau, quand bien même cela n’est plus.

 

 

Vous rappelez vous Le Petit Prince ? lorsque celui-ci, aux cheveux couleur blé, doit hélas quitter pour toujours son ami le renard…

 

 

…« J’y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé ».
SAINT-EXUPERY, Le petit Prince, 1943.