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[TERRE SAINTE] Le témoignage d'Éléonore : "j'ai la chance de travailler dans un hôpital où juifs, musulmans et chrétiens vivent ensemble".

Découvrez le témoignage d’Eléonore, étudiante en 3ème année de médecine, volontaire à l’hôpital Saint-Louis de Jérusalem depuis le mois de septembre. Son volontariat auprès des personnes âgées en soin palliatif continue durant la crise du Covid-19.


Maintenant que le déconfinement s’amorce doucement, je me dis que c’est le bon moment pour faire un point sur cette période étonnante que nous traversons.

Les mois de mars et avril sont habituellement les plus agités à Jérusalem, les rues remplies de touristes et de pèlerins venus du monde entier pour célébrer Pâques, les juifs fêtant de leur côté la fête de Pessah. En bonus cette année, le début du mois de Ramadan pour les musulmans était lui aussi à la même période. Tout cela en un peu plus de 2 semaines.

Si habituellement on assiste alors à de grandes processions dans la ville et si le Saint Sépulcre ne désemplit pas, cette année a bien évidemment été très particulière. Après la fête juive de Purim (équivalent du carnaval) le confinement a été instauré, avec l’interdiction de sortir à plus de 100m de chez soi pour aller faire les courses, les rassemblements de plus de 10 personnes interdites, la fermeture des checkpoints avec la Palestine, la fermeture des lieux de cultes, etc… Cela signifie pas de grande procession depuis le mont des Oliviers pour le dimanche des Rameaux, pas de célébrations ni de messes, un Saint Sépulcre fermé, pas de vigile pascale. Étrange de pouvoir apercevoir d’un regard tous les lieux saints en montant sur le toit de l’hôpital, sans pouvoir y mettre un pied ! Je dois dire que nous autres volontaires étions assez déçus de ne pas pouvoir vivre comme toutes les autres années cette période dont tout le monde nous parle depuis notre arrivée. Malgré tout, j’ai quand même la chance de travailler dans un hôpital où juifs, musulmans et chrétiens vivent ensemble, ce qui m’a permis d’être entourée de toutes ces communautés différentes et de participer à leurs fêtes, même si c’était en petit comité.

La première d’entre elles fut Pessah. Pendant une semaine, en rappel de l’exode, les juifs ne doivent consommer aucun aliment qui a été fermenté : pas de pain, ni de bière (qui contiennent de la levure), ni de pâtes. Cela signifie également que rien ne doit être en contact avec quelque chose qui auparavant aurait pu toucher un aliment fermenté. Concrètement, cela se traduit par un grand nettoyage de printemps : on enlève toute la nourriture « non kasher pour Pessah » des frigos, toutes les tables sont recouvertes de plastique pour éviter le contact fermenté/non fermenté, on utilise assiettes et couverts en plastique jetable pour la même raison, et surtout on est condamné à ne manger que des sortes de biscottes plates (les matzos), un peu comme des grandes hosties carrées, en guise de pain. En temps normal le premier soir de Pessah, un rabbin vient à l’hôpital avec les familles des patients juifs qui le souhaitent, et la cuisine organise un grand repas traditionnel dans la salle à manger. Confinement oblige, la soirée était bien plus simple : dans l’assemblée il y avait les quelques patients qui pouvaient sortir de leur lit à cette heure-là, et la totalité des volontaires (la plupart chrétiens, certes, mais ayant très envie d’assister à l’événement). Le maître de cérémonie était un patient qui jouait le rôle de chef de famille. La cuisine avait préparé les aliments nécessaires : viande cuite sur les braises, herbes amères, matzos, jus de raisin pour remplacer le vin. Pour chaque élément, le “chef de famille” lit les textes de la Torah qui correspondent, prononce une bénédiction puis en distribue à chacun des participants. Ça vous rappelle quelque chose ? “il prit le pain, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples…”. Eh oui ! c’est encore vraiment le même déroulement qu’au temps de Jésus.

La même semaine, nous avons fêté la semaine sainte et Pâques. Sans pouvoir bouger de l’hôpital, nous nous sommes organisés entre volontaires pour faire des célébrations les jours saints dans la petite chapelle, un chemin de croix sur le toit, et un repas de fête après vigile de samedi. Après tout, puisqu’on habite et travaille ensemble, on n’allait pas se priver de faire la fête ! Il y avait les volontaires, Muriel notre responsable, Ségolène l’infirmière en chef et ses enfants, et même une vieille infirmière palestinienne qui est venue habiter à l’hôpital juste après le début du confinement. Je pense que cette année nous avons pu réaliser la chance que nous avons en temps normal d’avoir accès à des messes et nous a permis d’expérimenter la prière d’une autre manière.

Enfin, quelques jours plus tard c’était aux orthodoxes de célébrer Pâques. Tous les ans il se passe alors le miracle du saint feu, où le patriarche s’enferme dans le tombeau du Christ avec des cierges éteints et rien pour les allumer, et ressort quelques temps plus tard avec tous ses flambeaux mystérieusement allumés ! Alors, la lumière se transmet de cierge en cierge dans le Saint Sépulcre rempli de fidèles et traditionnellement chacun rapporte une bougie allumée au saint feu dans sa famille. Cette année, évidemment aucun fidèle n’était autorisé à entrer dans le Saint Sépulcre mais la lumière a quand même été transmise par quelques scouts qui avaient une autorisation spéciale. De notre côté, pas question de perdre une miette de cette tradition : grâce à la retransmission de la cérémonie sur Youtube, nous avons tout suivi depuis le balcon de l’hôpital avec les employés, et dès que nous avons aperçu les scouts sortant de la vieille ville flambeaux allumés, nous avons tous sauté en dehors de l’hôpital, masque sur le nez et avec toutes les bougies que nous avons trouvées sur notre passage à la main. Il suffisait de franchir les quelques mètres qui nous séparent des remparts de la vieille ville pour toutes les allumer. Puis nous sommes allés distribuer toutes nos petites bougies aux patients de l’hôpital.

En définitive c’était vraiment génial d’avoir l’opportunité de suivre toutes ces fêtes dans l’intimité et le quotidien des gens. En ce moment c’est le Ramadan et tous les soirs un coup de canon nous signale la rupture du jeûne. Mais évidemment les patients musulmans de l’hôpital sont exemptés de Ramadan. Donc je dois avouer que j’en ai un peu moins appris sur ce mois saint.

Le pays commence à se déconfiner, c’est à dire que nous avons à nouveau le droit de nous déplacer dans tout le pays, certains parcs nationaux ont rouvert, mais les rassemblements de plus de 20 personnes sont toujours interdits, les lieux de culte sont encore fermés et tous les magasins ne sont pas encore ouverts. J’ai été super contente de vivre la période Covid-19 à l’hôpital Saint Louis. Honnêtement, ça m’a permis de vivre ma mission encore plus à fond. En vivant 100% à l’hôpital, on va forcément rendre plus visite à nos patients en dehors de nos heures de travail, on se rapproche un peu plus des gens avec qui on travaille, on apprend plein de choses. C’était une période où on a complètement occulté le côté “volontourisme” qui peut être facilement présent sur un lieu de mission comme la Terre Sainte. Mais honnêtement, c’était aussi une période assez éprouvante à la longue, et je suis contente que les choses reviennent progressivement à la normale. Nous travaillons encore en shift de 12h comme depuis le début du confinement et un retour aux 8h n’est pas encore complètement envisageable. L’ambiance est toujours bonne, même si la fatigue se fait sentir : on a presque tous eu des problèmes de dos dans les dernières semaines : personnellement j’ai arrêté de travailler pendant un peu plus d’une semaine à cause d’un gros mal de dos il y a un mois. Maintenant je porte une ceinture dorsale au travail et j’essaie de faire plus attention donc ça va mieux, et je suis également suivie par la physiothérapeute de l’hôpital.

Travailler 12h a des côtés sympathiques, comme le fait qu’on s’occupe vraiment des patients tout au long de leur journée, du lever au coucher. Cela nous permet de bien les suivre et de nous organiser en ayant une vision plus globale. Malgré tout, on se rend compte au bout de presque 2 mois que c’est physiquement et moralement épuisant. Même si notre équipe de volontaires de vainqueurs est géniale, que l’on s’adore et que le confinement nous a permis de nous souder, les tensions peuvent vite apparaître à force de beaucoup travailler et de ne pas se changer les idées. Ah ! la vie en communauté… Rajoutez à cela des patients aux demandes farfelues, qui ont besoin de plus d’attention parce qu’ils sont privés de la visite de leurs familles, saupoudrez d’un peu de paranoïa des travailleurs due au Corona, et vous obtiendrez quelques échanges un peu tendus en fin de journée. Heureusement qu’on a maintenant la possibilité de sortir, et que les visites des familles reprennent peu à peu, ça nous soulage !

C’est hélas bientôt la fin de ce volontariat de 8 mois et je n’arrive pas du tout à m’imaginer rentrer en France ! Le temps passe bien trop vite.


PS : Je ne peux malheureusement pas vous envoyer des photos de l’hôpital parce que je n’ai pas le droit de prendre d’en prendre, et donc voici au moins pour le plaisir des yeux 2 beaux couchers de soleil, les rues du souk désertes le premier jour de déconfinement, les magnifiques nuages au-dessus de la vieille ville pour vendredi saint.