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[TURQUIE] Sainte-Sophie : au cœur de l’histoire d’Istanbul

Depuis la fondation de Constantinople par Constantin en 330, aujourd’hui Istanbul, carrefour des civilisations, son bâtiment emblématique de la sagesse divine, Sainte-Sophie, est toujours au centre des vicissitudes de l’Histoire.

Les premières origines de la basilique Sainte-Sophie remontent au IVe siècle, puisqu’elle a été fondée, comme tant d’autres basiliques de la première période de la paix de l’Église, par Constantin le Grand. Après avoir accordé la liberté de culte au christianisme, le grand empereur voulut établir, en 326, sur les rives du Bosphore, à l’emplacement d’une ville grecque, Byzance, une nouvelle capitale qui égalât l’ancienne en splendeur et en richesse, dont le symbole de ses œuvres et de sa gloire serait un monument chrétien.

Sainte-Sophie : une basilique à l’histoire mouvementée ! 

La basilique constantinienne fut gravement endommagée par les Macédoniens vers 350, peut-être à la suite des troubles suscités par l’Arianisme et des longues luttes entre l’intrus Macédonius et l’évêque légitime Paul. L’empereur Constance la restaura. Incendiée de nouveau et fortement détériorée pendant les troubles qui suivirent la condamnation et l’exil du plus grand des évêques de Constantinople, saint Jean Chrysostome, après quelques années d’abandon, elle fut reconstruite en 415 par ordre de Théodose II. Un siècle plus tard, elle fut incendiée le 13 janvier 532 pendant la sédition Nika.

L’empereur Justinien reconstruisit aussitôt la basilique beaucoup plus grande et majestueuse que les deux précédentes grâce à Isidore de Milet et Anthémius de Tralles. Le 27 décembre 537, la basilique terminée fut solennellement consacrée par le patriarche saint Mennas. L’empereur se rendit de son palais à la porte de la basilique sur un char attelé de quatre chevaux, et en entrant dans le somptueux édifice il s’écria : « Gloire à Dieu, dont la bonté m’a permis de mener à bien une pareille entreprise. Je t’ai vaincu, Salomon ! »

En 553, année du concile œcuménique, il y en eut un violent tremblement de terre qui dura quarante jours et qui endommagea gravement la coupole ; un autre, en 557, démolit une partie de la ville. La coupole, fragilisée, s’écroula le 7 mai 558, écrasant l’admirable ciborium* placé au-dessous. Le désastre choqua le peuple ; l’empereur ne se donna pas de repos qu’il n’eût reconstruit l’œuvre magnifique ! Le 24 décembre 562, la nouvelle coupole, décorée comme l’ancienne de splendides mosaïques, était terminée, et le patriarche Eutychius, successeur de saint Mennas, bénit à nouveau solennellement la basilique rendue à son ancienne splendeur.

Sainte-Sophie de Constantinople : une basilique aux mains des croisés

Sainte-Sophie fut pillée par les croisés en 1204. Décidée, dès 1198, par le pape Innocent III, cette croisade fut prêchée par Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne, et par le légat Pierre de Capoue. Boniface, marquis de Montferrat, Baudouin, comte de Flandre, et Henri Dandolo, doge de Venise, conduisirent cette quatrième croisade qui, initialement dirigée contre l’Égypte, se caractérise par des conflits stratégiques entre le pape et les croisés. Ces derniers, pour équiper une flotte beaucoup plus importante au regard des moyens financiers dont ils disposaient, durent négocier avec Venise, malgré l’interdiction du pape. Venise détourna l’objectif principal de la croisade à son profit, en faisant participer les croisés au siège de Zara.  Le prétendant au trône byzantin, le jeune Alexis, beau-frère du roi allemand Philippe de gagna l’appui des croisés en échange de promesses très avantageuses. Toujours en dépit des instructions pontificales, les croisés prirent Constantinople le 17 juillet 1203 et remirent sur le trône, Isaac II Ange, pour qu’il régnât de concert avec son fils Alexis, couronné le Ier août 1203 sous le nom d’Alexis IV le Jeune (Ange). La discorde éclata bientôt entre les Grecs et les Latins, Alexis IV n’ayant pas pu tenir ses promesses. Une révolution permit, en janvier 1204, à Alexis V Ducas (Doukas) dit Murzuphle, de prendre le pouvoir, plaçant ainsi les croisés dans une situation très difficile qui se termina par un affrontement militaire. Après un siège assez bref, la ville fut prise d’assaut et pillée les 12 et 13 avril 1204. Ainsi l’Empire latin d’Orient remplaça l’Empire byzantin jusqu’à 1261, et Baudouin 1er, comte de Flandre, couronné le 16 mai 1204 en l’église Sainte-Sophie, fut le premier empereur.

La reconquête grecque fut réalisée par Michel VIII Paléologue, empereur de Nicée, qui n’eut aucune peine à s’imposer à l’Empire latin. Constantinople fut prise dans la nuit du 25 au 26 juillet 1261 par l’armée de Michel VIII, commandée par le général Mélissène. Baudouin II s’enfuit avec tant de hâte que sa couronne, son sceptre et son épée furent trouvés sur le quai. Le patriarche Giustiniani suivit l’exemple du dernier empereur latin.

La basilique Sainte-Sophie devient mosquée

Le mardi 29 mai 1453, après un siège mémorable de 54 jours, Mehmet II le Conquérant (Fatih), prenait la ville de Constantinople, mettant ainsi fin à l’Empire romain d’Orient, vieux de plus de mille ans. Quand la ville fut entièrement soumise, Mehmet II fit son entrée triomphale par la porte Saint-Romain. Il se rendit à Sainte-Sophie et après l’avoir visitée en détail, tout en témoignant la plus vive admiration pour cette merveille architecturale, donna l’ordre de la transformer en mosquée. Lorsque le sultan arriva au palais impérial, il fut vivement frappé de la morne solitude et du vide de ces appartements naguère si brillants et si animés, et il récita un distique* persan, évocation de l’instabilité des grandeurs humaines.

Ainsi, avec la prise de Constantinople, Sainte-Sophie devient la célèbre mosquée Ayasofya. Les siècles se succèdent jusqu’à la Première guerre mondiale. Dès 1915, les aspirations de la Russie sur Sainte-Sophie se résument en un seul projet ambitieux : faire de cette basilique le Vatican de l’Orthodoxie, avec un unique Patriarche dépendant du tsar.

L’armistice, qui met fin à la participation de l’Empire ottoman à la Première Guerre mondiale, est signé le 30 octobre 1918 dans le port de Moudros sur l’Île grecque de Lemnos. Suite à cet armistice, la ville de Constantinople est occupée par les troupes françaises, britanniques et italiennes à partir du 13 novembre 1918.

La basilique Sainte-Sophie, « otage » des enjeux religieux

Le Saint-Siège exprimait à Mgr Dolci (cardinal italien, vicaire apostolique de Constantinople) ses résolutions au sujet de Saint-Sophie : pour des raisons d’ordre public et surtout pour éviter une rébellion des Musulmans, si la Conférence de Versailles du 28 juin 1919 décidait de laisser la Basilique au statu quo, le Saint-Siège ne s’y opposerait pas. En revanche si la basilique, enlevée au culte musulman, était attribuée au culte grec orthodoxe, le Saint-Siège s’y opposerait et la réclamerait pour le culte catholique oriental. Pour contrecarrer les vues de la Russie, le Saint-Siège désirait en fait confier Saint-Sophie à la France afin que la basilique soit ainsi rendue au culte grec catholique.  Cependant, le sujet étant très délicat et au vu des polémiques qu’une telle démarche du Saint-Siège pourrait provoquer, les Éminences furent consultées le 5 juillet 1919. La Commission, composée par les Sacrées Congrégations De Propaganda Fide, des Affaires Ecclésiastiques Extraordinaires, et pro Ecclesia Orientale, exposa dans un Rapport les raisons de cette démarche, justifiant la revendication de Sainte-Sophie pour les Grecs catholiques.

Mgr Louis Duchesne (ndlr : éminent historien, membre de l’Institut et de l’Académie française) , tout en critiquant le mémoire nous éclaire sur la différence « entre le droit de propriété sur l’édifice sacré et le titre de l’évêque à y diriger les services religieux » : Le propriétaire n’est sûrement pas l’Évêque : il n’est que l’administrateur temporaire. Le propriétaire, c’est l’église locale, la communauté des clercs et des fidèles, personne morale apte à posséder des immeubles.  En conclusion, affirme Mgr Duchesne, le propriétaire de Sainte-Sophie, c’est l’Église locale, c’est l’Église de Constantinople qui n’a pas cessé d’exister sous la direction de l’évêque local, le Patriarche Œcuménique, dont le Phanar est la résidence actuelle.

Convertie en musée, Sainte-Sophie de Constantinople redevient mosquée

Le 6 octobre 1923, la ville d’Istanbul est libérée. Les forces Alliées quittent la ville, mettant fin à l’occupation. Le 29 octobre, la République est proclamée. Entre 1930 et 1935, Sainte-Sophie reste fermée au public pour cause de travaux de restauration. En 1934, Mustafa Kemal Atatürk désire « offrir à l’humanité » cette merveille architecturale. Par décret n° 7/1589 du Conseil des Ministres du 24 Novembre 1934, Sainte-Sophie devient un musée ouvert aux visites dès le 1er février 1935. Le 2 juillet 2020, la Cour suprême de Turquie donne son feu vert au changement du statut de Sainte-Sophie et le 10 juillet, le décret de transformation de Sainte-Sophie en mosquée est publié.

Rinaldo Marmara

Historien chercheur. Istanbul


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