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Retour sur le colloque sur le patrimoine immatériel des Arméniens co-organisé par L’Œuvre d’Orient, l’INALCO et l’INP le 30 janvier 2025
Ce colloque s’est tenu à la maison de la recherche de l’INALCO en écho à l’accréditation de L’Œuvre d’Orient à la convention 2003 pour la sauvegarde du Patrimoine Culturel et Immatériel. Une diversité d’intervenants était réunie: Ambassadeurs, Ministère de la culture de la République d’Arménie, chercheurs, artistes, acteurs de terrain, pour répondre aux questions sur la transmission du patrimoine arménien: langue et dialectes, savoirs-faires, musique, récits, liturgie et spiritualité.
Plus de 200 personnes ont participé aux débats, rythmés par des musiques de Duduk, instrument traditionnel inscrit en 2008 sur la liste représentative du patrimoine mondial immatériel.
Patrimoine culturel immatériel arménien?
Alors que les Arméniens ont subi de multiples déplacements, invasions et destructions au cours des millénaires, quelle est le tissu culturel des Arméniens?
Compositeur, historien et philologue, Michel Petrossian estime que les Arméniens se sont maintenus tout en s’adaptant, manifestant ainsi une souplesse culturelle qui a contribué au maintien de leur patrimoine dans le temps.
On voit dans l’histoire de l’art arménien les traces des influences des différentes civilisations, telles que le califat abbasside et les empires seldjoukide et mongol. Ces contacts ont largement influencé le développement de l’art arménien, l’architecture, la cuisine, les habitudes, la musique et même la vision du monde qu’ont les Arméniens.
En outre, les Arméniens ont pu maintenir une emprise territoriale, une certaine masse démographique et une capacité à s’insérer dans des réseaux d’échanges mondiaux, apportant ainsi leur identité culturelle aux régions où ils se sont établis.
L’identité arménienne s’imprègne de la langue et la religion. L’alphabet arménien est créé par Mesrop Mashtots en 405. Cet alphabet est propre à la langue arménienne: très peu de peuples au monde ont un alphabet-nation tel que l’Arménie. Mesrop Mashtots a écrit la bible en alphabet arménien, montrant le lien entre la religion chrétienne et la culture arménienne.
Les Arméniens rappellent fréquemment qu’en 301, le roi Tiridate IV se convertissait à la religion chrétienne et faisait ainsi de l’Arménie le premier pays chrétien.
Enfin, les Arméniens gardent la mémoire des techniques et des traditions de leurs ancêtres, une rare capacité de continuité culturelle.
Que nous disent les institutions arméniennes ?

Mr Aram Hakobian, ambassadeur délégué permanent de la République d’Arménie auprès de l’UNESCO, précise qu’au-delà des inscriptions nationales sur les listes de l’UNESCO, l’Arménie soutient les expressions culturelles partagées par différents pays. À ce titre, le pèlerinage de Saint Thaddée au nord-ouest de l’Iran a été inscrit conjointement par l’Arménie et l’Iran en 2020. Ces inscriptions conjointes soulignent les points communs plutôt que les différences, un bien précieux en cette période d’instabilité et de tensions géopolitiques.

Madame Astghik Marabyan, cheffe du département du patrimoine culturel au Ministère de l’éducation, de la science, de la culture et du sport d’Arménie, développe les axes de la politique de la république d’Arménie dans ce domaine :
- Inventaire sous forme de liste nationale du patrimoine culturel immatériel (PCI) et documentation numérique
- L’engagement des communautés locales et le renforcement des capacités
- La promotion et la reconnaissance internationale
L’apport de la recherche de l’INALCO. Les dialectes de l’Artsakh en danger
La démarche scientifique est essentielle à la préservation du patrimoine culturel que sont les langues et les savoirs. L’INALCO, précise sa vice-présidente de la recherche madame Rima Sleiman, a lancé en 2023 le programme de documentation et de préservation du patrimoine arménien.
Madame Anna Leyloyan-Yekmalyan, historienne de l’art et maîtresse de conférence à l’INALCO, s’occupe principalement depuis 2020 de la préservation du patrimoine de l’Artsakh. Plus de 4.000 monuments, églises, sanctuaires, khachkars (croix de pierre) sont directement menacés de ruine ou de réappropriation. Le projet Hishatakaran vise à documenter scientifiquement ce patrimoine.
Les dialectes, les contes, les traditions vont être dilués ou perdus par les déplacements successifs de 2020 puis 2023. Ce patrimoine peut cependant vivre grâce à des associations telles que DIZAK ART qui regroupe des réfugiés d’Artsakh autour de la musique, du théâtre et des dialectes locaux.
Madame Victoria Khurshudyan, maîtresse de conférence à l’INALCO, précise que les dialectes de l’Artsakh sont des langues dites déplacées, c’est-à-dire affectées par le déplacement d’une population qui conduit à l’extinction au profit d’une autre. Le projet de numérisation du patrimoine linguistique arménien vise à documenter et analyser ces dialectes en danger.
Un patrimoine vivant par la création et l’associatif
Nairi Khatchatourian, historienne de l’art, commissaire d’exposition, fait le lien entre le patrimoine et la création artistique. Le commissaire est médiateur entre le patrimoine ancien et l’œuvre contemporaine. Alors que le monastère de Dadivank dans le Karabakh était voué à la destruction par l’Azerbaïdjan, quatre artistes se rendent sur place en 2020 pour prendre des empreintes et les exposer ensuite dans le principal musée d’art contemporain d’Erevan. Ainsi, l’empreinte se transforme de document d’archive en œuvre artistique donnée à voir à un vaste public.

L’association KASA est convaincue qu’au-delà de la conservation statique, le patrimoine doit vivre par une participation active et créative, en particulier des jeunes. Monika Sargsyan sa directrice décrit comment renforcer la résilience culturelle à travers le patrimoine. Les jeunes sont appelés à prendre des initiatives, à s’impliquer dans des micro-projets sur les contes, les légendes et les traditions, s’appuyant sur des techniques innovantes qui développent leurs capacités.
Conclusion et perspectives
Philippe Advani, président de la fondation INALCO, souligne la qualité des interventions et la nécessité de poursuivre le soutien au patrimoine arménien en particulier dans cette période de risque d’effacement de la culture du Haut Karabakh.
Ce patrimoine ne peut être dissocié de l’histoire des Arméniens et des drames qu’il a vécus depuis des siècles jusqu’à maintenant. Dernier en date, le déplacement forcé des Artsakhiotes en septembre 2023, nous engage à défendre leur droit de retour sur leurs terres et à prendre les mesures pour sauvegarder leur patrimoine.
Ce peuple a su à la fois garder son identité et s’intégrer parfaitement dans les pays où il a fait diaspora. Les grands peuples comme le peuple arménien ont quelque chose à apporter au monde.
Plusieurs voix se sont exprimées au cours de ce colloque pour qu’un évènement miroir à organiser en Arménie prolonge la dynamique engagée au cours de cette journée, avec la participation jeunes acteurs de terrain.








