• Actualités

Brève histoire des chrétiens en Irak par Christian Lochon

Dans ce pays de 434 000 km², les chrétiens étaient, en 2003, 1 million 300 000 ; ils seraient aujourd’hui entre 200 et 400 000 sur les 41 millions d’Irakiens. 85 % sont arabes, 11 % kurdes, 3 % turkmènes. 70 % des Arabes et 15 % des Kurdes sont chiites.

Nos ancêtres culturels ont vécu en Mésopotamie avant l’Égypte et la Grèce qui leur ont tant emprunté ; les thèmes de l’épopée de Gilgamesh (-2500) paraissent dans la Bible et le Coran (le Déluge, Noé, Job). L’Église chrétienne est établie en Irak très tôt ; un évêque est attesté à Kirkouk dès 117. Les rois sassanides imposent à l’Église « de l’Orient » de couper les liens avec Byzance. Ses missionnaires évangéliseront jusqu’en Chine le long de la Route de la Soie, mais l’invasion mongole conduira les fidèles à se réfugier au Kurdistan au XIIIe siècle. Les chrétiens irakiens ont conservé les dénominations des anciens Mésopotamiens ; Assyriens pour les fidèles de l’Église de l’Orient et chaldéens pour les catholiques.

Les califes abbassides (750-1256) apprécient le rôle culturel et scientifique de l’élite chrétienne (traducteurs en arabe des ouvrages grecs) et respectent leur Patriarche dont le siège est aussi à Bagdad. Les Mongols ayant détruit Bagdad, les chrétiens gagneront le Nord, Mossoul (20 % de la population au XVIe siècle) et la plaine de Ninive. Les Ottomans prennent Bagdad en 1638, avec un bataillon arménien autorisé à y construire une église.

L’Irak moderne

Lors de la création du royaume irakien (1921-1958), les chrétiens, sécurisés, reviennent à Bagdad, actifs dans le commerce, l’industrie et l’éducation. Le Patriarche chaldéen est nommé sénateur à vie. Le 14 juillet 1958, la famille royale exécutée, l’Irak devient une république dirigée par le général Abdelkarim Qassem. Une série de coups d’État s’ensuit en 1962, 1963, 1968. De 1979 à 2003, Saddam Hussein imposera son pouvoir dictatorial. En 2003, l’intervention américaine mit fin à son régime mais entraîna contre les chrétiens des attentats, des expulsions, des rackets qui les firent fuir à l’étranger et vers le Kurdistan.

Les chiites, persécutés jusqu’alors, investissent Bagdad, menaçant sunnites et minorités. En 2006, Saddam Hussein est jugé et pendu. Al Qaïda locale, menée par Al Zarqaoui, et son successeur Al Baghdadi qui fonde l’État islamique, enrôlent les sunnites ulcérés par la dissolution du Baath. Vient ensuite une période marquée par de nombreux actes de violence à l’encontre des chrétiens : en 2008, l’enlèvement et la mort de l’évêque chaldéen de Mossoul ; en 2010, l’attentat à la cathédrale syriaque catholique Notre-Dame du Perpétuel Secours qui a fait 48 morts et de nombreux blessés ; le coup de grâce étant porté en 2014 avec la prise de Mossoul et de la plaine de Ninive faisant fuir tous les habitants chrétiens et des autres minorités vers le Kurdistan et perpétrant un véritable génocide envers les yézidis. Les Daechis ont saccagé les églises avec une méticulosité terrible. L’armée, les milices chiites pro-iraniennes, les Pechmergas reprennent Mossoul en 2017.

Le gouvernement fédéral irakien actuel, siégeant à Bagdad, répartit les postes confessionnellement : le Président de la République est un sunnite kurde, le Président du Parlement est un sunnite arabe, le Président du Conseil est un chiite arabe. L’article 2 de la Constitution stipule que l’Islam est la religion officielle de l’État, la source principale de la législation. Les élections législatives du 12 mai 2018, comptant 65 % d’abstentions, ont réservé 25 % des sièges parlementaires aux femmes. Mais les particularismes ethniques, confessionnels l’emportent sur l’intérêt national. La corruption a capté, depuis 2003, 300 milliards $. Demeurent sensibles le dossier de milliers de personnes disparues (250 000 et à un million) et les charniers de Daech non encore exhumés, faute de budget !

Les chrétiens d’Irak dans la société

Les chrétiens, malgré leurs épreuves, ont toujours joué un rôle important dans la culture irakienne. Maha Al Haïdar, jeune femme musulmane alors consul à Paris, a montré dans une thèse combien les écoles catholiques ont contribué à former l’élite intellectuelle chrétienne et musulmane et les premiers journalistes du pays. C’est encore vrai aujourd’hui pour les écoles mais aussi pour les hôpitaux et les maternités.

Mgr Youssef Thomas Mirkis, évêque de Kirkouk, évoquant en 2020 la place des chrétiens dans la nouvelle société irakienne, disait : « Il faut nous aider à rester en Irak en tant que chrétiens, à ne pas céder à la tentation de l’émigration. Même si nous restons des minorités, en Orient nous sommes chez nous ! »

Le Pr. chiite Saad Salloum, dans ses Chrétiens d’Irak, (Bagdad 2013) affirme que « L’Irak est un arbre musulman mais les racines sont chrétiennes. Peut-on séparer un arbre de ses racines ? ». En 2019, au Patriarche chaldéen venu Place Tahrir, les jeunes manifestants dirent : « Vous chrétiens, vous êtes les origines de ce pays ». En février 2020, se mêlant aux manifestants à Bagdad, le Père Amir Jaje, dominicain irakien, s’est entendu dire « Nous respectons le clergé chrétien ; on cherche à avoir un pays et non à subir le sectarisme religieux. On veut un pays libéré de l’emprise iranienne ».

Parce que les chrétiens représentent le sel de la terre mésopotamienne, le Saint-Père, dans ses escales, aura rencontré tous les Irakiens, le gouvernement à Bagdad, les chiites à Najaf, les fidèles des religions abrahamiques à Ur, les sunnites à Mossoul, les Kurdes à Erbil, les chrétiens à Qaraqosh. Il aura apporté à tous un immense message d’espoir et d’amour.

Christian Lochon