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Les immigrants chrétiens en Israël : une population plurielle

Le Père David Neuhaus est vicaire Patriarcal pour les Catholiques hébréophones en Israël et coordinateur de la commission des prêtres et des collaborateurs pastoraux engagés dans le travail auprès des travailleurs immigrés et des demandeurs d’asile. Son interview a été réalisée dans la perspective de la Journée Mondiale des migrants et des réfugiés fixée au 15 janvier 2012. La Journée Mondiale du migrant et du réfugié est célébrée chaque 3° dimanche de janvier, à l’initiative de l’église catholique.

1. Qui sont les migrants catholiques en Israël?

Quand on parle de migrants, il faut distinguer quatre groupes différents :

D’abord, il ne faut pas oublier que la population palestinienne locale est devenue aussi un peu migrante à cause des événements de 1948. Mais bien sûr cela concerne un petit nombre.

Le plus grand nombre de migrants se concentre autour de trois autres groupes.

  • Premièrement, on compte les migrants qui arrivent dans l’Etat d’Israël comme juifs. Ils viennent parce qu’ils sont liés au peuple juif et qu’ils souhaitent devenir des citoyens d’Israël. Mais nous savons d’après les statistiques officielles de l’Etat d’Israël qu’il y a plus de 300 000 (peut-être 315 000) personnes qui ne sont pas reconnues comme juives. Et il y a un dixième de cette population reconnu comme chrétien. La majorité est russophone. Nous avons dû ériger des communautés paroissiales de langue russe. Il faut souligner que cette population représente 20% de la population chrétienne dans l’Etat d’Israël.

Il y a deux autres catégories de migrants dans le sens entendu de “migrants”. Il s’agit de populations très pauvres et très marginalisées.

  • Les ouvriers étrangers représentent la population la plus importante parmi ces deux dernières catégories. On parle actuellement de 200 000 ouvriers étrangers environ qui vivent en Israël. Bien sûr, tous ne sont pas catholiques mais un bon nombre parmi eux quand même. Les plus nombreux sont les philippins et les thaïs. Il y a aussi des milliers d’indiens, de latino-américains, d’ukrainiens (souvent grecs-catholiques), de roumains, … Des aumôniers travaillent auprès de ces populations mais bien sûr l’Eglise locale doit être de plus en plus présente parmi elles. C’est la vocation de l’Eglise de connaître le monde dans lequel ces gens travaillent ; un monde qui est plutôt un monde juif, israélien et de langue hébraïque. Et en cela, c’est une responsabilité importante pour la petite communauté hébréophone.
  • Le deuxième groupe de ces populations marginalisées touchent les demandeurs d’asile politique. Je prends soin de ne pas dire « réfugiés. ». Pourquoi ? Parce que dans l’Etat d’Israël, il y a un problème avec le statut de réfugiés. Et la grande majorité de ces gens ne peuvent pas avoir ce statut. L’Etat ne donne pas facilement le statut de réfugiés.

Les érythréens forment le groupe le plus important. Ils sont à 90% chrétiens orthodoxes et 10% sont catholiques. Les autres demandeurs d’asile viennent majoritairement du Soudan, mais aussi du Congo, de la Côte d’Ivoire… Ces personnes arrivent en Israël en passant les frontières au sud du pays. Ils reçoivent des permis de séjour très brefs qu’ils doivent renouveler régulièrement. Ils cherchent du travail mais très souvent sans le système de protection israélien et sans assurance maladie. La précarité est très grande. C’est une population dans le besoin. L’Eglise a le devoir d’être proche d’eux.

2. Quels sont les obstacles à la pastorale des migrants?

Je dirais que l’obstacle numéro 1 concerne les lieux de vie de ces populations qui habitent dans les grandes villes israéliennes de langue hébraïque. Il s’agit de lieux où il n’y a pas une présence traditionnelle de l’Eglise. De fait, l’Eglise est très présente là où il y a des chrétiens arabes et ce n’est pas toujours là où les migrants se trouvent. Par exemple, et c’est l’exemple le plus clair : Tel Aviv. La ville de Tel Aviv est le centre économique, social et culturel du pays et c’est là qu’il y a la population la plus importante. Aujourd’hui, dans le sud de Tel Aviv, il y a des dizaines de milliers de migrants et parmi eux beaucoup beaucoup de catholiques. Les problèmes résident dans l’insuffisance de prêtres et d’ouvriers pastoraux. Certaines communautés sont bien organisées comme les philippins ; en ce qui concerne les soudanais c’est plus difficile nous n’avons pas de prêtres ni de contacts sur lesquels nous pouvons compter pour cette communauté.

Un deuxième obstacle est de savoir « qui est qui ? » et d’arriver à connaître ces personnes qui doivent travailler de longues heures pendant la journée. Et c’est un problème de les rassembler.

La langue est aussi un problème car les migrants viennent de pays différents. Bien sûr, ceux qui veulent survivre doivent apprendre un peu de l’hébreu. Mais ils n’ont pas forcément une langue hors de l’hébreu qui les réunit. Il y a donc des problèmes de communication, des problèmes de cultures très diversifiées.

Mais, le problème que je crois être vraiment le plus important, est un problème sur lequel l’Eglise doit investir énormément. Il est directement en lien avec les enfants et notamment ceux nés ici dans le pays. Israël qui ne reconnaît pas bien les droits des migrants a – ceci dit – des lois très bonnes pour l’Education. Une loi oblige chaque parent d’envoyer ses enfants à l’école. Ainsi, tous les enfants d’ouvriers étrangers, de demandeurs d’asile vont dans ces écoles. Et c’est merveilleux. Dans les écoles, ils reçoivent une très bonne éducation. Ils apprennent l’hébreu qui devient vite la langue dans laquelle ils fonctionnent. Ils deviennent israéliens non de droit mais par la culture, par la langue et je dirais même qu’ils deviennent juifs par culture en intégrant les expressions, les traditions, mais ils ne connaissent pas l’Eglise. C’est notre souci actuel.

3. Concrètement quels sont vos projets pour 2012?

Notre premier programme est de renforcer la présence de l’Eglise spécialement à Tel Aviv. Nous sommes déjà là par le moyen d’une petite communauté philippine qui célèbre le week-end sept messes dominicales pour des centaines de personnes. Au sein de cette petite communauté, cette année, nous avons environ 60 enfants qui suivent la catéchèse tout en hébreu. Nous devons renforcer cette présence car notre Eglise ne touche pour le moment que les philippins. Et tous les autres qui veulent aller à l’Eglise, doivent aller à Jaffa qui se trouve très souvent loin pour ces gens. Il faut penser et créer des occasions de rencontres et de contacts avec l’Eglise là où ces personnes habitent. L’Eglise doit allez chez eux. C’est normal partout dans le monde, et ça devrait l’être pour tous les migrants ici.

Nous allons d’autre part renforcer la formation pour les enfants qui existent déjà sur trois niveaux :

1er niveau : la publications de livres. Nous avons déjà publié trois livres de catéchismes en hébreu « connaître l’ Eglise », « connaître le Christ », « connaître les fêtes ». Ces livres sont nécessaires pour les enfants hébréophones, nés dans le pays. Ils peuvent avoir ainsi accès (en hébreu) à l’enseignement qui explique quelle est notre foi et qu’elle est notre pratique en tant que catholiques.

2ème niveau : renforcer les camps d’été. Cette année, au lieu d’un camp, nous allons organiser deux camps. Pour le moment, c’est très limité, on ne touche que 60 enfants avec la conscience qu’il y a des milliers d’enfants. Pour cela, il faut trouver des moyens pas uniquement financiers mais aussi humains qui peuvent accueillir ces enfants dans des camps d’été. C’est là que ces jeunes peuvent rencontrer l’Eglise et c’est parfois pour eux l’occasion unique de vivre dans une atmosphère catholique qui peut approfondir leur foi.

3ème niveau : renforcer l’équipe de catéchistes. Je travaille avec une équipe de trois personnes à Tel Aviv. Nous avons d’autres personnes qui essayent de commencer dans d’autres villes. L’idée serait d’organiser des leçons de catéchisme à côté de l’école. Nous devons donner aux enfants des leçons d’éducation religieuse. A l’école, ils ne reçoivent rien sur le christianisme. Et il faut le dire, très peu sur la religion en général. Les enfants sont intégrés pour la majorité dans des écoles totalement laïques. Ces écoles, très ouvertes et accueillantes considèrent la religion comme un obstacle pour l’intégration. Là, nous devons, nous Eglise catholique, assurer que la nouvelle génération d’enfants nés ici ( philippins, indiens, russes, israéliens, arabes) puisse se sentir membre de notre Eglise, savoir qu’elle a une identité catholique, et qu’elle peut se réjouir de son identité chrétienne. C’est l’unique formule pour assurer une transmission de la foi de générations en générations.

4. Comment Israël considère cette population migrante?

Israël est un peu confus pour le moment sur cette question et ne sait pas comment réagir à cette réalité des migrants. Israël est devenu un pays riche et en cela a besoin de cette présence de travailleurs migrants. Et pourtant, l’Etat ne cherche pas à avoir des populations non juives dans sa société car Israël est très soucieux que la société reste une société juive. Il y a donc une grande confusion.

Nous commençons aussi à travailler avec des ONG, qui travaillent beaucoup avec les migrants, mais il y a un mouvement populaire qui souhaite que les migrants ne s’installent pas définitivement dans le pays. Pourtant la réalité est que ces gens qui travaillent prennent racines dans le pays. Et chacun sait que la vie continue : les gens se marient, ont des enfants. Que fait-on de ces personnes ?

C’est un grand défi pour les juifs d’Israël de réaliser qu’en devenant une majorité dans leur propre Etat, il y a des minorités qui cherchent à être intégrées dans leur pays comme des gens qui parlent l’hébreu, comme des gens à l’aise dans leur culture et leur histoire. Ce sont des gens qui veulent être ici et vivre à côté d’eux. Il y a certains israéliens ouverts et d’autres pas. C’est un débat pour la société israélienne. Un problème nouveau qui date d’une quinzaine d’années, seulement.

5. Cette pastorale des migrants influence-t-elle les relations entre l’Eglise et la communauté juive?

L’influence est très intéressante entre les migrants catholiques et les juifs.

Quand un juif est en face d’un chrétien européen les mémoires de l’histoire bloquent le dialogue ( je fais des généralités). Car tout de suite la mémoire de certains juifs remonte aux événements tragiques de l’Histoire de l’Europe comme la Shoah. Cependant, quand un juif est en relation avec un philippin ou un africain, il n’est pas ramené au même lieu. En cela, ces africains, ces asiatiques donnent un témoignage sans un sens de culpabilité que beaucoup d’européens ont en eux-mêmes.

Avec ces migrants, les juifs peuvent rencontrer le christianisme et même la personne du Christ par le moyen de ces ouvriers et demandeurs d’asile à travers d’autres fenêtres. Cela commence à influencer la population juive à une ouverture plus grande. Nous avons vécu des processions d’indiens et de philippins dans les rues. Il n’y a aucun refus, même si bien sûr la croix peut parfois choquer. Les juifs sont fascinés par ces processions d’indiens dans des vêtements colorés qui donnent une autre image du christianisme. Un christianisme qui n’est pas européen ni lié aux traumatismes de l’Histoire.

De plus, beaucoup de ces migrants habitent au sein de familles juives. Ces femmes philippines ou africaines qui prennent soins des anciens et des enfants créent de belles relations d’intimité. Et si ces migrants sont pieux, les juifs au sein de leur propre famille sont confrontés à ce qu’est le véritable christianisme : ni une lutte de pouvoir, ni une lutte sociale mais une vie de prière. Les migrants sont en général des personnes d’une grande simplicité. Ils cherchent quelques sous pour vivre. Cette simplicité des ouvriers est un type d’évangélisation au sein de la société juive. Il faut encourager ces gens à vivre des relations très simples pour changer un peu la pensée juive par rapport au christianisme.

Il ne faut pas oublier que ces gens font un travail pour lequel ils sont très appréciés. Quand ils le font au nom du Dieu auquel ils croient, dans une relation avec le Christ comme personne centrale de leur vie, cela peut toucher les juifs et leur donner une autre manière d’appréhender le christianisme.


Source : Christophe Lafontaine, Patriarcat Latin de Jérusalem, 13 Janvier 2012 mercredi 18 janvier 2012