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[EGYPTE] Le témoignage de Charles et Amélie : Dictionnaire amoureux du bruit, une journée au Caire

Charles, diplômé d’HEC et Amélie, cardiologue, tout juste mariés sont partis au Caire pour 7 mois aider dans un institut recueillant 80 jeunes filles de 11 à 18 ans en situation de précarité qui poursuivent leurs études avec une aide scolaire et psychologique déterminante. 


Dictionnaire amoureux du bruit
Une journée au Caire

 

6h35 : En un barrissement, le premier car s’annonce et fait ouvrir la lourde grille noire du 198 Ramses Street. Il n’arrive pas seul. Bientôt, c’est un chapelet ininterrompu de bus scolaires aux couleurs du Ramses College for Girls. Un chapelet ? Un rosaire, même.

A chaque dizaine, un chauffeur salue d’un enthousiaste klaxon auquel le gardien -le bawab- répond d’un pudique et franc sourire couvert de moustache.

De ce chapelet, chaque petit pois libère un essaim de jeunes cairotes qui prennent joyeusement possession de la cour d’école.

Au 2e étage du pavillon central, juste sous le fronton aux armes de l’Evangelical Synod of the Nile, derrière un volet roulant de bois, un grognement empâté. Charles se frotte les yeux, grogne à nouveau, renfonce cette boule quies gauche qui décidément ne veut pas rester à sa place. Amélie dort.

En bas, dans la cour, les filles s’égayent et piaillent dans leurs polos jaunes et bruns. Il fait encore nuit. Bientôt, ce sera l’heure.

7h30 : c’est l’heure.
L’heure d’entamer une nouvelle journée scolaire dans cette école cossue, anglophone et chrétienne. C’est là que nous louons un petit appartement, « avec un espace dédié à la décoration personnelle ».
Comme dans toutes les écoles, c’est l’heure de l’hymne.

– « Beladi, beladi, belaaaadi
Laki Huuubi, wa Fouaaadi »
Egypte mon pays : à toi ma vie, à toi mon cœur. A toi mes tympans, surtout !

La cour est sonorisée. Une quinzaine de baffles du dernier cri, presque synchronisées, crachent joyeusement le refrain et les deux premiers couplets.

Chaque matin, le lourd micro est confié à une nouvelle écolière, chargée de couvrir de sa voix les harmoniques de ses camarades, alignées devant le drapeau. Celle qui chante le mieux, c’est celle du mardi.

– « Misr ya umm al-bilaaad »
Egypte, toi la mère de tous les pays : entends-tu encore les cris de tes enfants ?

– « One, two ! One, two ! One, two ! ».
Cette fois, c’est la professeure principale qui donne le rythme et compte dans le micro chaque binôme qui entre dans l’école. A l’oreille, il semble qu’il y en ait environ 250, des binômes (« Il en manque une ! Vous en êtes sourds ? Tout à fait sourds ! »).

8h : ça y est, les enceintes se sont tues : les filles sont entrées en classe, juste sous nos pieds.

Après la prière ânonnée dans un anglais que plus personne ne comprend (ce doit être ça, la méthode syllabique), le professeur prend la parole. Mais pour qu’elle porte autant que celles de ses 40 élèves, ici au Ramses College, la parole de l’enseignant est … sonorisée bien sûr.

De toutes manières, il faut bien que nous nous levions aussi, allez.

9h15 : aujourd’hui, c’est lundi. En fait, c’était déjà lundi à 6h35, bien sûr.
Mais on dit ça à 9h15, parce que le lundi et le mercredi, c’est à 9h15 qu’on doit partir pour nos cours d’arabe. 4h par semaine où, en écoliers à notre tour, nous allons sagement nous asseoir côte-à-côte devant la maitresse pour apprendre ensemble à écrire, à lire (en suivant avec le doigt dessous, tu vois, comme ça, mais de la droite vers la gauche. Oui, voilà, comme ça.)

Mais pour l’instant, c’est donc l’heure de sortir de chez nous et de traverser la cour. Le bruit du moment, ce sont les gloussements des lycéennes, qui ne se sont toujours pas habituées à voir passer un homme dans leur cour. (Oui, parce qu’on répète au cas où : cette école, ce n’est pas l’orphelinat où on travaille tous les jours, c’est juste l’endroit où on habite.)

D’un geste de la main, on salue le bawab en passant la grille. Nous voilà sur Ramses Street. Il fait beau. Mais comme il y a eu une averse la semaine dernière, il faut faire attention aux immenses flaques. Heureusement, Ramses Street, c’est une des seules qui a un trottoir. Tant mieux, parce que c’est aussi un axe très emprunté qui perce le Caire d’Est en Ouest, et que les camions, taxis, bus, minibus, microbus, motos, LADA et autres voitures fumantes ont tous l’air très pressés.

A ce moment de la journée, il n’est pas nécessaire de décrire le bruit. Ecoutez plutôt les klaxons : des graves, des longs, des aigus, des agressifs, des joyeux, des fatigués, des soviétiques, des musicaux… Tout, tout, tout, il y a de tout.

C’est comme dans les reportages animaliers, ceux sur la migration des manchots au Pôle Sud : chacun a un cri bien caractéristique pour reconnaître ses petits dans toute cette foule.

9h30 : Tiens, tu entends cette corne de brume ? Ca, ça veut dire que notre bus arrive.

« Vers Zamalek ? » Parfait, alors on saute dedans, en marche bien sûr. Il reste une place au fond. On se faufile, on fait passer de mains en mains les 10 livres pour le chauffeur, et on sort nos cahiers d’arabe : on a encore oublié de faire nos devoirs.

De toutes manières, on va avoir le temps de les faire, nos devoirs, parce que ça bouchonne encore. Pas de chance, le policier du carrefour a fini son café et décidé de tout bloquer. Autour de notre bus, le flot de véhicules en tous genres proteste, ou appelle ses petits, on ne sait pas.

De toutes manières, on n’entend pas : on s’est mis au fond du bus, là où les enceintes Samsoomg chantent en boucle la sourate 63 : https://www.youtube.com/watch?v=lQ_99MF2_bo

10h10 : On est en retard, mais on est arrivés, c’est le moment de descendre du bus. On crie pour demander au chauffeur de nous arrêter là. Il n’entend pas. Plus fort ? Ca y est, il entend. Oui, c’est ça, là, à gauche après le panneau. Choukrane.

11h45 : Il reste 30 minutes de cours. Pour l’instant, nous sommes encore très appliqués. On se mord la langue pour réussir nos pleins et déliés. Devant la porte, la femme de ménage est assise et trempe son pain dans le fromage. Son téléphone joue le tube de l’année en Egypte, celui qu’on entend partout, tout le temps, en alternance avec les sourates (mélomanes, c’est votre jour !): https://www.youtube.com/watch?v=uHBaHQau8b4.

En bas, dans la rue, un nouveau magasin vient d’ouvrir. Pour fêter ça comme il se doit, des décorations lumineuses pendent du haut de l’immeuble jusqu’aux quatre enceintes qui jouent pleine balle la même musique que la femme de ménage, mais en décalé. C’est ce qu’on appelle faire le buzz !

Mais soudain, les enceintes s’arrêtent. Que se passe-t-il ? Quelques secondes. Un autre haut parleur prend le relais. Mais oui, c’est l’heure de la prière. La loi interdit la diffusion de musique amplifiée aux heures du muezzin. Et pour notre plus grande surprise, cette loi-là est respectée !

Aie, je me suis laissé distraire, j’ai raté mon Z.

13h20 : je n’ai jamais couru de marathon, et je n’en courrai pas. Mais c’est comme ça que j’imagine les départs groupés au Marathon de Paris. Beaucoup plus de monde que la chaussée ne peut en laisser passer. Il faut donc jouer des coudes, slalomer, doubler, tripler. Le chauffeur de bus a un peu d’expérience, et le compas dans l’œil: ça secoue l’oreille interne. L’externe aussi, d’ailleurs.

Détendu et confiant comme un égyptien, le chauffeur plaisante à très haute voix, le regard perdu dans le rétroviseur intérieur (“regardez la route, Serge !”). A chaque vanne, les passagers rient, et l’encouragent d’un rire franc et clair.

On n’y comprend goutte. Mais ça a l’air drôle, et on se surprend à rire bêtement. Ca ne doit pas nous donner l’air malin, si on en croit la dernière sortie du chauffeur: les passagers se retournent amusés vers les deux étrangers du fond. Gêne. Mais sourire complice et bienveillant.

Nous passons la gare Ramsès. Là-bas, les microbus cherchent leurs passagers et annoncent leur destination: “Aliskanderia, skanderia, skanderia !”. Les sirènes du phare, sans doute. Dans cette cohue, on entend à peine la corne de brume du marchand ambulant de barbes-à-papa ensachées.

Plus loin, on saute du bus. Le temps de traverser la route, souples et agiles comme un El Cordobès esquivant la charge de dizaines de toros pétaradants. Nous aussi, on apprend la confiance en tout, la sérénité à l’égyptienne. Evitant les flaques, nous remontons la longue ruelle terreuse qui conduit à l’orphelinat. On dépasse le ferrailleur, qui pousse son chariot et son cri de stentor : “Vechia, vechia !”.

Caquètement des poulets dans leur cage chez le volailler, habituelle salutation au vieux marchand de courges au regard si doux, assis comme tous les jours sous son turban. Nous voilà devant l’immeuble qui cache l’orphelinat. Nous arrivons en même temps que les filles, qui rentrent de l’école.

“Bonjour les filles ! Bonjour Magda. Izzayik ya Mariam, ça s’est bien passé ce matin ? Sabah el Kheir ya Demiana. Saïda ya Imen. Bonjour Jumana, ça va ?”
80 filles, mais heureusement 14 prénoms différents.

Traversée de la cour, l’escalier au fond, 1er étage, une porte banale. Nous entrons avec les filles, qui lancent chacune la joyeuse et claironnante salutation des maisons chrétiennes : “Saïda ya Sister !” (Joie, ma soeur!).

15h: l’heure du déjeuner, dans le réfectoire. Ambiance volière, ça piaille. Rogina hurle: le riz est prêt. Entrechoquement d’assiettes en alu, chacune passe se servir, s’installe où elle veut, quand elle veut.

Au cœur du bruit, au cœur du jour, un silence imperceptible. Quelques secondes, sans même interrompre le vacarme des voisines. Chacune à son tour, à sa place, le front reposant sur les mains croisées, prie. Précieux silence. Edifiante prière. Action de grâces pour ce déjeuner servi. Signe de croix. Reprise des hurlements.

15h20 : glissades dans le grand couloir. Piaillements, gloussements, et nous, au milieu de tout ça. Hannan joue à la corde à sauter, Mariam a trouvé une trompette en plastique. Mais qui diable a offert ça ?

Température extérieure, 26°C. Température intérieure, 13°C. Cette bibliothèque ne veut décidément pas se réchauffer.

16h : on se transforme en chiens de berger pour rassembler les filles vers la salle d’études. On aboie affectueusement : en français, en arabe. Ca fonctionne relativement. Heureusement, la sœur et son charisme arrivent. Elle lève la main gauche, doucement. Aussitôt, tout s’arrête. Deuxième silence de la journée. 3 minutes.

C’est l’heure de l’étude. Les cours du matin, dispensés par des professeurs sous payés, sont incompréhensibles sans leur complément en leçon particulière l’après-midi. Leçons payantes, bien sûr, et inaccessibles pour les filles de la maison.

Sur les 80 filles, la moitié va à l’école du gouvernement. L’autre moitié suit les cours en français, à Saint Vincent de Paul. C’est elles que nous pouvons aider plus facilement.

En français, en maths, en sciences, en anglais… Les aider à anticiper leurs devoirs, leurs examens. Par petit groupe dans des salles surchargées de bazar, les emmener pour expliquer la dernière leçon d’anglais sur les verbes irréguliers, celle sur le mouvement des ondes infrasonores pour les 4èmes, l’Acte III de l’Avare avec les 1ères, le cycle de Krebs avec Dina qui passe son bac S à la fin de l’année…

Comprendre nous mêmes, tenter d’y intéresser les filles, de leur expliquer. Maintenir leur concentration et leur silence, 10 minutes, au moins 10 minutes… Défi.
Dans le bureau de la sœur, le téléphone sonne. Les familles qui appellent, pour prendre des nouvelles des filles. L’école qui appelle, pour signaler la dernière bêtise de Youstina. Le chauffeur qui appelle, il a perdu son père en Haute Egypte et ne sera pas là demain. Les inspecteurs du gouvernement qui sonnent à la porte, 3e visite du mois.

“Quelle patience !”, soupire la sœur, en un clin d’œil complice. Quel courage, surtout.

18h05 : Appel à la prière. Le soleil est donc couché, dehors. Dans le Caire islamique, les pigeonniers rappellent leurs vols en sifflant, le souk s’anime, les chiens aboient, la caravane est bloquée dans les bouchons. Il doit y avoir un enterrement dans la rue d’à-côté, sous les grandes tentures brodées: un micro psalmodie depuis 30 minutes. Le glas en chanson.

Le jour prend fin, et le Caire s’ébroue. La lumière baisse, le volume monte. Le soir commence en un ballet d’odeurs nouvelles. Il faudrait en écrire un autre chapitre, car celui-ci est trop long, nous avons déjà trop écrit. Trop écrit sur un jour type jalonné de bruits, de sonneries, de cris, d’aboiements, de klaxons.

Dans certaines familles de Haute Egypte -chrétiennes comme musulmanes- se perpétue l’antique cérémonie pharaonique de l’Osbooa, une semaine après chaque naissance. Rassemblée autour du nouveau-né en un vacarme de casseroles et de crécelles, la famille siffle, chante et crie pour l’Ouverture des Oreilles. Le bébé pleure. Ses oreilles s’ouvrent au monde, littéralement.

Un monde hostile pour nos tympans occidentaux, engoncés dans des bulles individuelles où toute incursion est une invasion. Un apprentissage de la patience. Où l’on commence par s’offusquer de tant de bruyants sans-gênes. Où l’on finit bien sûr par s’habituer, par se laisser séduire et envahir, par aimer. Où l’on se met à l’école d’un monde qui se laisse déranger avec joie: “tu entres dans ma bulle ? Ahlan wa salan: bienvenu, assieds-toi là, partage mon repas.”

***

“Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi.” Ap 3, 20

“Lâchez ce micro, ne faites pas l’enfant !” Hubert Bonisseur